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Chapitre 5 – Un réveil mouvementé.

Élisa s’étire, heureuse. Cette alchimie que lui confère ses aptitudes Frigellyenne et maintenant Dalygarienne au sein de son corps humain génère des sensations d’une telle intensité.
Intense, sa nuit avec le Commandant l’a assurément été. Elle se dit même que le mot est faible sans parvenir à en trouver un autre. Puis lui viennent d’un coup : merveilleuse, magique, passionnée…Elle se retourne dans le lit et lui fait face maintenant. Elle le découvre les yeux ouverts.
– Tu es réveillé ?
– A l’instant. Par une décharge de satisfaction émanant de la Terrienne, là juste à coté de moi…
– C’est du bonheur, pas de la satisfaction.
– Alors disons un bonheur satisfait…
– Imbécile !
Et les voilà tous les deux à chahuter en riant, lorsque la sonnerie de la porte d’entrée retentit.
– Mais qui ça peut être ? ronchonne Élisa.
– Tu vas laisser sonner ?
– J’en ai bien envie…
– Je pense que ceux qui sont derrière cette porte ont très envie de te voir. J’ai beau ne pas vraiment connaître les mœurs Terriennes, mais je dirais que cette sonnerie insiste.
– Ok, j’y vais.

Élisa s’habille en quatrième vitesse, attrapant un pantalon et un t-shirt à portée de main, puis sort de la chambre en criant un “J’arrive, j’arrive !”. Lorsqu’elle ouvre la porte elle laisse échapper une exclamation de surprise.
– Mais qu’est-ce que vous faites ici ?
– En voilà une drôle de façon d’accueillir ses parents, lui répond sa mère d’un ton pincé.
– Je… je ne vous attendais pas…
– Ah mais je vois bien ça. Même pas coiffée et dans une tenue !
Par réflexe Élisa baisse la tête histoire de vérifier comment elle est habillée. “C’est pas vrai”, pense-t-elle embarrassée.
– Rosemarie, elle va bien. Si vous pouvez toutes les deux pour une fois ne pas…
– Mais entrez, entrez donc, ne restez pas sur le pas de la porte.
Elle embrasse son père. Elle embrasse sa mère.
– Je crois qu’on a oublié de se dire bonjour, fait elle en soutenant le regard de sa mère qui ne répond pas.
– Élisa, cela fait deux jours que ta mère cherche à te joindre, alors avec ce qu’il t’est arrivé il y a deux mois…
– Comme tu l’as dit papa, je vais bien.
– On dirait que tu n’es pas seule. Pourrais-tu nous présenter la personne avec laquelle tu as partagé cette bouteille ?
La mère montre du doigt une bouteille de Chardonnay tout juste entammée et oubliée sur la table.
– Il est toujours là je suppose, continue-t-elle.
– Euh, oui, il est toujours là. Attendez-moi là je vais aller le chercher. Il est un peu timide.

Lorqu’elle rentre dans la chambre Élisa découvre le Commandant à quatre pattes en train de regarder sous le lit. A voix basse :
– Tu fais quoi au juste ?
Lui tournant le dos, il répond tout aussi bas :
– Je cherche mon… mon…
Puis il se redresse et se retourne vers Élisa.
– Ton t-shirt, ça s’appelle un t-shirt, lui répond-elle en ôtant celui qu’elle porte et en lui tendant.
Elle enfile en vitesse le sien resté sur le fauteuil.
– David, mes parents sont à coté.
– J’ai entendu.
– Ils nous attendent.
– J’ai cru comprendre.
– Pour un premier contact, tu serres la main. Et tout ira très bien.
– Ne soit pas si anxieuse.
– Tu ne connais pas ma mère.
– Effectivement. Alors je suis timide hein ?
– Tu n’es pas sorti de la chambre.
– J’étais torse nu.
– On va éviter ce genre de détail…
– Ok, ok, je taquinais juste.
– C’est pas le moment.
– J’ai compris.
– On y va ?
– On y va !

Les deux jeunes gens sortent de la chambre. Le Commandant peut sentir la tension entre la mère et la fille.
– David, voici mes parents.
– Enchanté, dit-il.
Le père d’Élisa s’avance vers lui et ils échangent une poignée de main chaleureuse.
La mère d’Élisa finit par tendre sa main, que le Commandant serre plus délicatement en inclinant la tête et en accompagnant son geste d’un :
– Madame.
Puis un silence gêné s’installe dans le petit salon cuisine. C’est Élisa qui se décide à le rompre :
– Mais vous devez être morts de fatigue avec ce long voyage. Ne restez pas debout. Vous voulez boire quelque chose ?
– Etant donné l’heure, un bon repas nous ferait du bien, rétorque sa mère.
– Mais il est quelle heure ?
– Pratiquement midi répond son père. Nous n’avons pas pu prendre la première navette…
– Il ne restait aucune place, précise la mère.
– Je vais voir ce qu’il reste dans le réfrigérateur.
– Alors jeune-homme, vous êtes de la région ? demande la mère.
– Non. Je suis arrivé ici depuis peu et je commence une nouvelle vie. Votre fille m’aide beaucoup.
– Une nouvelle vie ?
– Rosemarie laisse donc ce garçon tranquille.
– Mais je…
– S’il te plaît, lui répond son mari.
Puis s’adressant au Commandant :
– Si on la laisse faire, elle va vous faire subir un véritable interrogatoire.
– Les mères font parfois ça aussi, là d’où je viens répond-il avec un léger sourire.
Puis son regard se perd soudain.
Élisa, toujours près du réfrigérateur, ressent une grande tristesse s’emparer du coeur du Commandant. Elle se précipite vers lui, lui prend la main, puis lui fait face et l’enveloppe de toute la tendresse dont elle est capable. Ils finissent front contre front. Silencieux.
– Tu n’es pas seul, murmure-t-elle
Les deux parents les regardent sans trop comprendre.
– Tout va bien ? demande le père.
– Élisa et moi nous devons… parler… Seuls, répond le Commandant.
– David… commence Élisa
– Nous devons parler.
– Mais… proteste la mère.
– Elle et moi.
La voix du Commandant s’est intensifiée. Le père d’Élisa prend la parole.
– Si nous allions manger au centre-ville. Laissons ces deux-là en paix, dit-il à sa femme.
– D’accord, répond-elle sous le regard médusée de sa fille.
Elle ajoute :
– Mais cette fois-ci tu n’y couperas pas mon cher. Nous allons à l’aquarium géant.
– C’est samedi, il va y avoir un monde fou, répond son mari d’un ton plaintif.
– Vous avez déjà visité l’aquarium géant, David ?
– Je vous l’ai dit, je suis nouveau dans la région, alors non.
– Allons-y tous ensemble. Retrouvons nous après déjeuner. Rendez-vous devant l’entrée à 15h ?
– Oui… D’accord. Vous reviendrez ici après ? demande Élisa.
– On n’était pas sûrs de te trouver ma chérie. Nos bagages sont à l‘Étoile Bleue. On a réservé pour le week-end. Nous rentrons lundi matin à la première heure, répond son père.
– A tout à l’heure vous deux ! lance la mère.
Et les voilà qui sortent de l’appartement.

Élisa se tourne vers le Commandant.
– Alors ça c’est complètement dingue. Ma mère… Elle a… Elle n’a pas…
– J’ai senti son énervement quand j’ai demandé à te parler seul et après, pfffuit, ça s’est dissipé.
– “Elle et moi” tu as dit, avec ce quelque chose d’impératif dans la voix et elle n’a même pas protesté.
Le Commandant hausse les épaules.
– Tu n’as jamais vécu ce genre de chose avant, n’est-ce pas ?
– C’est à dire ?
– Quelqu’un qui change subitement d’attitude comme ça, sous ta… suggestion ?
– Suggestion ?
– Écoute, je connais ma mère et je peux te dire qu’en temps ordinaire tu te serais exposé à un retour de flamme cinglant. Elle t’aurait répondu un truc du genre “mais si c’est notre présence qui vous gène jeune-homme, vous n’avez qu’à sortir”. Je l’entends d’ici.
Le Commandant hausse les sourcils.
– Et là, elle accepte sans broncher de nous laisser tous les deux. C’est juste incompréhensible. Et mon père n’a montré aucun étonnement comme s’il était naturel qu’elle soit d’accord pour s’en aller. Ça fait beaucoup de bizarreries je trouve.
– Et tu as une explication ?
Élisa sourit.
– Possible. Tu sais que je dois mes capacités à la présence dans mon génôme de séquences Frigellyennes ?
– Non, je ne savais pas que c’était Frigellyen mais je sais que les Martins m’ont fait identique à toi.
– Quand j’étais dans le passé sur Terre, au VIème siècle avant JC en Mésopotamie, j’ai entendu Mira dire à Christophe, alors qu’il cherchait à nous chasser que ça ne marcherait pas avec eux, que ça ne fonctionnait qu’avec quelques espèces seulement, dont les humains. Christophe nous demandait de partir et il avait pris l’habitude que les gens fassent ce qu’il dit. Il ne savait pas que c’était une caractéristique de l’espèce à laquelle il appartenait. Tu as sans doute cette aptitude toi aussi. En tout cas ça expliquerait ce qu’il vient de se passer.
– Et avec nous ça marche aussi ?
– Non…, notre coté Frigellyen nous en immunise. Depuis que je suis allée sur Dalygaran, à chaque fois que j’ai développé une nouvelle aptitude, c’était après une décharge émotionnelle. Et en parlant d’émotion, est-ce que tu peux m’expliquer maintenant cette grande tristesse qui t’as envahi tout à l’heure ?
– Ma mère… J’ai pensé à ma mère… Je l’ai perdu lorsque j’étais adolescent.
– Je suis désolée…
– C’était un accident. J’étais avec elle. Nous étions à cheval et elle a eu… une perte du lien psychique. La malchance a voulu que le cheval s’emballe juste après. Elle est tombée rudement sur des racines et n’a pas survécu à ses blessures. Je suis restée à coté d’elle… jusqu’à ce que quelqu’un nous trouve tous les deux. Je n’ai rien pu faire pour elle. Rien. On a su plus tard que c’était le début d’une maladie qui était à l’origine de la perte du lien. Ça se serait très bien soigné, s’il n’y avait pas eu cet…
Élisa prend le Commandant dans ses bras.
– Chhhhh. Je comprends. L’émotion que tu as ressentie et ma mère qui s’apprêtait à te faire son numéro de femme outragée a dû être le déclencheur… Bienvenu dans mon monde.
– Si j’ai vraiment cette aptitude, il va falloir que j’apprenne à la maîtriser.
– Bah, c’est plutôt un truc pratique.
– Élisa, les aptitudes ou les dons, peu importe comment on les appelle, impliquent parfois des responsabilités, tout particulièrement ce genre là.
– On croirait entendre Étoile Scintillant dans l’Immensité de l’Univers.
– C’est un homme sage.
Élisa sourit.
– Tu verras, ça se fait quasi tout seul.
– Quoi ?
– La maîtrise des nouvelles aptitudes. On a comme un bouton on / off dans la tête. Et on peut les mobiliser quand on le souhaite vraiment.
– C’est nouveau pour moi tout ça. C’est comme les émotions. Ici elles sont… si intenses. J’ai… du mal à gérer tout ça. Ça fait deux jours que je suis ici, et on a déjà… On a déjà…
– On a déjà eu une nuit magnifique.
– Oui, c’est vrai. Mais sur Dalygaran, nous sommes tous empathiques. Ce qui fait que nous apprenons très tôt à ne montrer que ce qu’on souhaite. Et là… je suis totalement submergé.
– Tu es dans un corps humain. Tu es des nôtres maintenant. Et nous vivons tous plus ou moins avec un volcan qui boue à l’intérieur.
– En tout cas, merci. Merci pour m’avoir envoyé tant d’apaisement tout à l’heure.
– Je… je serais toujours là pour toi.

Ils s’étreignent pendant un long moment. Lorsqu’ils se séparent, le Commandant dit :
– Élisa quand je disais que nous devions parler, c’était aussi aux sujets des questions dont je peux faire l’objet. Tes parents nous ont pris de court. Mais ici,  je ne dois pas avoir seulement une identité. Il me faut une histoire, un passé…  Nous devons décider de ce que nous voulons et pouvons dire à tes parents et aux autres personnes que nous rencontrerons. La méthode la plus simple est de rester au plus près de la vérité sans la dévoiler.
– D’accord, alors réfléchissons. Tu as dit : “Je suis arrivé ici depuis peu et je commence une nouvelle vie. Votre fille m’aide beaucoup”. Pourquoi commences tu une nouvelle vie ?
– J’ai failli mourir.
– C’est une bonne raison.
– Mon métier, inutile de le changer. Militaire. Et j’ai arrêté après avoir frôlé la mort.
– Ils vont vouloir savoir où tu servais…
– Forces spéciales. Je ne suis simplement pas autorisé à parler de ce que je faisais, ni où je le faisais.
– Finalement c’était facile. Et maintenant tu fais quoi ?
– Je ne sais pas encore, je cherche ma voie après un traumatisme…
– Tout cela m’a l’air parfait. Il faudrait peut-être qu’on décide de là où nous nous sommes rencontrés. On ne pourra pas y couper.
– Là on va devoir s’éloigner quelque peu de la réalité.
– Oui, je pense aussi que “sur une planète lointaine” ne ferait pas très crédible.
Le Commandant se met à rire. Puis semblant réfléchir à voix haute :
– Ce qui nous réunit ce sont les voyages spatiaux…
– Dans ce cas disons que nous nous sommes rencontrés au musée des voyages spatiaux.
– Pourquoi pas…
– C’est un endroit où je vais souvent.
– Et alors moi aussi j’y étais.
– Oui, tu admirais un tableau représentant Proxiterra.
– Proxiterra ?
– C’est le monde que les esprits Terriens atteignent en premier. Nous avons engagé la conversation. Je t’ai raconté l’avoir vu moi même. Et toi tu m’as raconté être nouveau en ville.
Tu m’as bombardé de question sur mon expérience.
– Oh, je suis curieux comme ça ?
– Les voyageurs de l’espace Terriens sont rares. On va dire que surtout tu cherchais à savoir si je fabulais ou si j’avais vraiment été là-haut. Déformation professionnelle. Ça te va ? Et d’ailleurs, ça ne m’a pas plu. Je me suis fâchée et ensuite pour t’excuser tu m’as offert… tiens ce petit objet là, je l’ai acheté il y a deux mois. C’est un Cristal Aquarien. Enfin une reproduction, évidemment. Ce sont ceux que je trouve les plus jolis. Et tu m’a dit :
– Puisse l’éclat de ce cristal illuminer votre coeur à jamais…
– Quoi ? Non ! Il faut que ce soit crédible quand même.
– Je…
– Écoute ce n’est pas grave. Je la trouve déjà pas mal l’histoire de notre rencontre, pas toi ?
– Si, elle me convient. Pour le reste, en fonction des questions, j’improviserai.
– Comme tu voudras…
– Élisa, les deux Martins m’ont dit qu’il se chargeraient de me créer une existence sur Terre. On doit en discuter avec eux aussi. Ils doivent donner vie à  mon  “passé”…
– On a complètement oublié de les appeler.
– On a été pris au saut du lit…
– … par mes parents.
Et ils se mettent à rire tous les deux de bon coeur.
– J’appelle les Martins. Après on mange. Et on va à l’aquarium géant.
– A vos ordres Madame !
– Il y a des oeufs et du lait dans le frigos, du jus d’orange dans le placard, des pizzas dans le congélateur. Rompez !
– C’est quoi des pizzas ?
– Soldat, il va falloir que je termine votre formation !

Annie

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