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Chapitre 6 — La Nature de Bénédict

Sylvestre arrive à la cuisine par le salon en claquant presque la porte. Il semble très contrarié. Lorsqu’il aperçoit Élisa, il lui annonce d’une voix irritée :
– Bénédict, c’est un des nôtres. On est de la même nature.
Comme Élisa le fixe les yeux bien trop grands ouverts tout en secouant légèrement la tête, par réflexe Sylvestre tourne la tête pour regarder à l’autre bout de la cuisine.
– Salut Sylvestre. Tu veux dire quoi par « nature » ? demande Rose.
– On est juste venu prendre quelques trucs pour cuisiner, s’excuse Élisa. Comme on mange presque tout le temps ici maintenant, il ne reste quasi rien à la maison pour préparer quelque chose de décent. Rose et moi, on voudrait faire des cookies au chocolat. Il faut vraiment que je mange du chocolat. Elle en a amené, mais on n’a pas assez de farine.
– Servez-vous, répond Sylvestre.
Rose les regarde sidérée. Elle insiste :
– Sylvestre, dit moi. De quelle « nature » tu penses que Bénédict et toi vous êtes ? Il est ici ?
Comme Sylvestre ne donne aucune réponse, elle traverse la cuisine et pousse la porte qui donne dans le salon avant qu’il ait le temps de réagir. Élisa le voit couvrir son visage d’une main.
– Bénédict est avec Paul, il murmure.
– Et David ?
– Où tu l’as laissé. Je suppose que son esprit est toujours sur Dalygaran. Ne la laisse pas entrer dans la pièce où il est… on est d’accord ?
– Elle veut des réponses. Si on ne lui en donne pas, elle va se fâcher.
– Je ne suis pas celui qui peut la calmer. Je suis suffisamment énervé comme ça moi-même. Je vais dans mon atelier faire un peu de peinture.
Élisa se dirige vers le salon. Il semble que Rose ait déjà posé la question à propos de la nature de Sylvestre et Bénédict. Et connaissant Rose, Élisa devine qu’elle n’arrêtera pas de la poser jusqu’à ce qu’elle obtienne une réponse satisfaisante.
– Bien. Si j’en crois l’irritation de Sylvestre à être de même nature que toi, Ben, je suppose que ce ne doit pas être quelque chose de génial. Alors une fois de plus : votre nature c’est quoi ?
– Rose, on est juste venu pour de la farine. On devrait s’y tenir, tente Élisa.
– Tu connais la réponse, hein ?
– Rose.
– Pourquoi personne ne veut rien me dire ?
– Je suis du genre qui ne peut pas avoir de sentiments comme… l’amour, confesse finalement Bénédict.
– Oh, je n’ai jamais rien entendu de si lamentable. C’est tout ce que tu as trouvé pour expliquer ton comportement avec moi ?
– Tu penses vraiment que j’aurai pu inventer un truc pareil ?
La voix de Bénédict commence à se remplir de colère.
– Ne dit pas n’importe quoi Ben. Sylvestre vit le parfait amour avec Lucie.
– Il dit pourtant la vérité, dit doucement Paul, dans une tentative de faire baisser la tension ambiante.
– Tu es donc dans le secret, s’exclame Rose, loin d’être calmée. Je suis la seule ici qui ne sait pas de quoi on parle.
– Je te l’ai dit, mais tu n’écoutes pas. Tu en fais une affaire personnelle. Ce n’est pas ça du tout.
– Et bien, qu’est-ce qu’il se passe ici ?
– David ? Je pensais que tu étais parti rendre visite à ton père…
– C’est reporté, lui ment-il.
Et avec le sourire le plus charmant du monde, il ajoute :
– Rose, comment vas-tu ?
– Elle est fâchée, et elle n’est pas prête de se calmer, explique Élisa, qui entre temps s’est rapprochée de lui.
– Fâchée à propos de quoi ?
– De ne pas avoir de réponse !
– À quoi ?
– La nature de Bénédict, clarifie Paul. Rose a entendu quelque chose, et maintenant elle se demande ce que ça veut dire…
– Oh je vois.
– Super ! Et pourquoi tu ne me racontes pas alors ?
– Élisa, c’est ton amie. C’est ton choix, dit le Commandant d’un ton égal. Est-ce que je dois faire quelque chose ?
– Non, s’il te plait. Je prends en charge. Rose, tu viens avec moi. Tu veux la vérité ? Tu vas l’avoir. Tu vas tout avoir, insiste-t-elle en fixant les autres tour à tour.
Élisa prend Rose par le bras et sort de la pièce laissant Paul, Bénédict et le Commandant seuls.
– Sylvestre n’est pas là ?
– Et bien, il n’a pas été enchanté d’entendre ce que j’avais à dire. Il a quitté la pièce après avoir appris que j’étais celui qui les avait trouvés Paul et lui, et en avait informé notre monde.
– Il a tout juste sept ans, dit Paul, pointant Bénédict du menton. Conditionné à traquer les siens à travers l’espace et le temps.
– Les gens comme moi, on les appelle les chasseurs. On travaille seuls, pas en paires comme les autres presque-humains. Je ne t’ai pas tout dit la dernière fois, avoue-t-il tournant la tête vers le Commandant.
– Tu m’en as déjà dit beaucoup, répond ce dernier en tantinet sarcastique.
– Je me suis senti comme une souris face à un gros chat. Tu sais comment il a réussi à me faire dire la vérité ?
Bénédict s’adresse maintenant à Paul, désignant le Commandant de la tête.
Paul fait signe que non.
– Il m’a proposé un cours privé. On était tout seuls dans la salle de combat. Et il m’a vraiment appris des trucs extraordinaires ce soir-là. À la fin de chaque technique, il disait juste quelques mots, pour engager la conversation. J’ai la certitude maintenant qu’il m’évaluait. À la fin du cours, j’étais très fatigué, et vraiment reconnaissant. Et c’est là que l’interrogatoire a commencé. Ce gars te balance du chaud et du froid à une vitesse vertigineuse. J’étais sonné. J’ai pratiquement crié que j’étais un presque-humain pour le faire taire. Lui dire la vérité a été un sacré soulagement. Mieux vaut ne pas être son ennemi.
– Oh c’est certain, confirme Paul.
– Quand il m’a demandé de venir vous dire la vérité à toi et Sylvestre, je n’étais pas en mesure de refuser.
– Quoique tu aies fait, nous ne sommes pas tes ennemis, Bénédict. Venir nous dire la vérité était la bonne chose à faire.
– Sylvestre ne semble pas partager ton opinion.
– De nous deux, Sylvestre est le plus… euh… émotif. Mais il est aussi bienveillant et bientôt, il ne t’en voudra plus. Il a besoin d’un peu plus de temps. Tu n’es qu’un gosse, comme lui, quand je l’ai rencontré.
Se tournant vers le Commandant il ajoute :
– Compte tenu de son jeune âge, on peut dire que le conditionnement n’a pas bien fonctionné sur lui…
– Oui. Il a laissé suffisamment de traces pour que vos contacts au bout du temps s’aperçoivent que quelque chose se préparait. C’est grâce à lui que vous avez pu vous échapper à temps.
– Oui, je suis d’accord. On en était là quand Sylvestre est sorti énervé de la pièce. Puis Rose est arrivée pour demander des explications. Tu connais la suite, résume Paul à l’attention du Commandant.
– Je suppose que vous voulez la suite maintenant.
– Absolument, répond Paul.
– D’accord. Quand toi et Sylvestre, vous êtes revenus au XXVe siècle après votre escapade sur Frigellya, on m’a demandé de devenir un membre de votre cercle. Je me suis entendu immédiatement avec David. Et je peux vous assurer que mes rapports ont été muets sur vos nouveaux statuts, toi Paul devenu père et Sylvestre raide dingue de Lucie. Je n’ai rien dit sur Nelly non plus. Je sais qu’elle est l’une des nôtres, mais ma mission ne la concernait pas. Je pense qu’il est temps pour moi de disparaître. Tôt ou tard, ils vont suspecter que je ne suis pas loyal envers eux. Je ne pense pas que ce soit déjà le cas, mais je préfère ne pas attendre que ça se produise.
– Oh, mais il y a une solution très simple : tu dois mourir, annonce le Commandant.
Même Paul semble surpris.
– Sérieusement, c’est ce qu’il y a de mieux pour tout le monde, à la fois ici et au bout du temps. Comme tes rapports ne révèlent rien de spécial, il y a une bonne chance qu’ils ne se fatiguent pas à envoyer quelqu’un d’autre. Mais si tu disparais, comme un vulgaire clandestin, on verra très vite débarquer ton remplaçant. Il faut donc que tu meures… officiellement.
– Il a raison, confirme finalement Paul. Sylvestre va s’arranger pour rendre ça réel aux yeux du monde. Il est doué pour ce qui est de créer de faux destins.
– Je sais. Je suis un grand admirateur de ses talents. Mais je me demande… Rose… elle va savoir tout ça ?
– Élisa a décidé de tout lui dire. Et je ne doute pas que « tout », ça veut dire vraiment « tout », même si ça n’est pas encore arrivé, répond le Commandant.
– Je ne sais pas ce que je dois faire avec elle, avoue Bénédict. Je pense que je l’ai blessée. Je ne voulais pas. Mais la vérité, c’est que je suis incapable de ressentir l’amour… Je n’ai aucun désir.
– Être un presque-humain, ça ne veut pas dire que tu n’as pas de désirs. Mais si tu t’y laisses aller, tu ne ressens rien. C’est comme être devant un plat appétissant et être incapable d’en apprécier les saveurs, explique Paul.
– Je vois. Mais si j’avais du désire, je m’en rendrais compte, non ?
– Certainement. Tu l’aurais su, si tu en avais eu. Mais tu es encore très jeune : ça doit être le problème. J’avais le double de ton âge quand j’ai rencontré Nelly. Et je peux te dire que je n’avais aucun doute sur ce qu’il se passait entre nous. On en était tous les deux si frustrés.
– Mais devenir humain, ça ouvre les portes aussi à des tas de souffrance, non ?
– Ça ouvre d’innombrables portes à des sensations fortes, des bonnes et des mauvaises. Mais ça vaut le coup. Crois-moi.
– J’ai entendu parler d’une opération pour devenir pleinement humain. Tu l’as sans visiblement subie. J’en ai le résultat sous les yeux. Nelly et toi, vous allez devenir parents.
– Les premiers de tous les presque-humains, répond fièrement Paul. Et on n’aura plus à attendre très longtemps maintenant. Nelly est prête à accoucher. On est tombé d’accord pour que le bébé naisse sur Frigellya. Elle est déjà là-bas. Je la rejoins dès qu’on en a terminé ici. Je lui demanderai de te mettre en relation avec les clandestins. Il va falloir trouver à te cacher, une fois que tu seras mort.
– Pour tout dire, je ne suis pas pressé…
– C’est toi qui décides. Mais souviens-toi. Ça doit être planifié. J’en parle à Sylvestre.
– David, je peux te poser une question ?
– Bien sûr.
– Qu’est-ce qui t’a mis la puce à l’oreille à mon sujet ? Pourquoi as-tu décidé de m’interroger au bout du compte ?
– C’est quelque chose qui est venu dans une conversation avec Élisa, il y a quelques jours. On était certains que tu n’aimais pas Rose. Tu l’aimais bien, c’est tout. Et comme tu n’as jamais rejeté aucun de ses gestes de tendresse envers toi, elle pouvait légitimement penser que tu partageais ses sentiments. Mais nous on voyait bien qu’ils n’étaient pas du tout au même niveau.
– C’est vrai. Rose et moi, on s’est disputé à ce sujet. Je ne savais pas vraiment de quoi il était question. Je l’apprécie. Je lui aurais laissé faire tout ce qu’elle voulait. Mais dis-moi, Élisa et toi, comment vous connaissez des détails aussi intimes à mon sujet ?
– On est ce qu’on appelle des empathiques. Nous avons des aptitudes que les autres humains n’ont pas. On peut ressentir, au sens littéral l’humeur et les émotions des gens. Et on était tous les deux sûrs que tu éprouvais juste de la sympathie pour elle.
– Oh, tu n’es pas non plus ce que tu prétends être à ce que je vois. Tu es l’ami de deux Epsilons, et conscient de qui ils sont vraiment. Sérieusement, vous êtes quoi au juste tous les deux, Élisa et toi ?
– Sérieusement ? En ce qui me concerne, je suis leur création, répond le Commandant en désignant Paul.
Paul éclate de rire à la vue de la tête de Bénédict.
– Son corps est humain, et a été créé par des clandestins à notre époque sur nos instructions, mais son esprit ne l’est pas.
– J’étais en train de mourir, incapable de regagner mon propre corps sur ma propre planète…
– Qui est ?
– Dalygaran.
– Voyez-vous ça, siffle Bénédict. Un Dalygarien. Des gens pacifiques, à ce que je peux en savoir.
– Et on m’a offert ce corps, le plus proche que mon esprit pouvait atteindre.
– Je n’aurai jamais deviné qu’Élisa et toi étiez Dalygariens.
– Elle ne l’est pas.
– Vous avez pourtant les mêmes aptitudes.
– C’est une longue histoire. Je te raconterai tout avant que tu ne meures.
– T’as vraiment envie de me voir mort.
– C’est vrai. C’est notre meilleure chance de nous débarrasser des chasseurs du futur.
– J’ai bien compris. Alors de mon comportement, tu en as déduit que j’étais un presque-humain ?
– J’en ai déduit que je devais te poser des questions.
– Oh, et ça tu ne t’en es pas privé.
Il se mettent à rire tous les deux.
– Je suppose que je dois parler à Rose maintenant, soupire Bénédict.
– Je vais aller voir si elle et Élisa ont terminé. Je te la ramène, propose le Commandant.

Dans l’intervalle, Élisa et Rose s’expliquent
– Je suis tout ouïe, dit Rose, quand elle et Élisa sont rendues dans la chambre du jeune couple.
Élisa fouille dans un tiroir et sort quelques dessins.
– C’est du papier ? s’étonne Rose.
– Oh que oui. Et si tu trouves ça surprenant, attends la suite… Tu connais déjà cet endroit, n’est-ce pas ?
– Oui, c’est Proxyterra. Tu l’as visitée pendant tes voyages spatiaux gagnés à la loterie.
– J’ai été bien plus loin.
– Vraiment ? Pourquoi ne nous en as-tu rien dit ?
– Ma mémoire avait été temporairement effacée. Et quand je l’ai retrouvée, je ne pouvais plus en parler.
– Effacée ?
– Oui, effacée. Mais regardons d’autres dessins. Les explications viendront le moment opportun. J’ai besoin que tu me croies maintenant… Voici Minuit et son monde souterrain merveilleux.
– C’est magnifique…
– Et c’est très, très loin. Mais je suis allée encore plus loin que ça, là où aucun humain du XXVe siècle n’était jamais allé.
Élisa met son index sur la bouche pour demander le silence, et s’empare d’un dessin de la Grande Cascade et de quelques autres endroits Dalygariens.
– Voici Dalygaran.
Élisa se met à raconter son arrivée là-bas et les jours suivants.
– Si on n’était pas amies depuis si longtemps, je te jure que je penserai que tu te fiches de moi. Cette histoire n’a vraiment ni queue ni tête… Toi, dans un corps d’homme. Un corps extra-terrestre en plus. Et toutes ces histoires à propos des noms…
– Rose !
– D’accord, d’accord, continue…
Élisa s’exécute.
– Quoi ?! Ton corps était une machine de voyage ?
– Ouais, j’ai été surprise aussi, crois-moi. Mais j’en ai adoré la sensation.
– Dis-moi, ce Commandant, même si tu avais l’air très fâchée contre lui, tu en pinçais pour lui, hein ?
– À dire vrai, c’est compliqué.
Rose ouvre grand les yeux, lorsqu’elle apprend qui avait effacé la mémoire de son amie.
– Les deux Martins sont des Epsilons ? Est-ce qu’ils ont le droit, d’effacer comme ça la mémoire des gens ?
– Il ne s’agit pas de droit, Rose, mais de devoir. J’aurai été exposée si j’avais parlé. Eh oui, avant d’être allée sur Dalygaran, je n’avais aucune idée de combien ça pouvait être dangereux pour moi de parler de ce que je vivais. Nous sommes nées dans un monde Alpha, qui n’est pas prêt pour en apprendre sur des mondes plus avancés.
– Tu crois vraiment en ce que tu dis ?
– Voyons Rose, ici, les voyageurs de l’espace sont considérés au mieux comme de doux-rêveurs, mais la plupart du temps, les gens pensent qu’ils ont a un grain ou qu’ils sont drogués. Une partie de la population pense même qu’il s’agit d’une simple légende destinée à quelques crétins à la recherche de merveilleux et prêts à gober n’importe quoi. C’est notre monde d’aujourd’hui, Rose.
Rose baisse la tête, comme si elle était coupable de quelque chose. Elle dit finalement :
– Tu as raison. Les voyageurs de l’espace n’ont pas vraiment bonne presse ici. Euh Elisa, Paul et Sylvestre sont des Epsilons. C’est ça qu’ils partagent avec Bénédict ?
– C’est ce que j’ai compris de la remarque de Sylvestre. Mais il y a autre chose. Quelque chose de plus que d’appartenir à un monde bien plus avancé. Quelque chose à propos de leur origine et de leur nature.
– Ce sont des extra-terrestres ?
– Non, pas eux.
– Comment ça, pas eux ?
– David en est un.
– Quoi ?!
– Rose, tu devrais voir ta tête, s’esclaffe Élisa.
– Tu te fiches de moi ?
– Je te jure que non. Rose, ce que je t’ai raconté précédemment n’est pas ce qu’il m’est arrivé de plus extraordinaire. Laisse-moi continuer et tu vas comprendre…
Rose opine de la tête et Élisa reprend à partir du jour où elle a reçu le message du Commandant pendant son sommeil. Lorsqu’elle lui apprend sa mort, Élisa peut voir une larme couler sur la joue de sa meilleure amie. Elle n’est pas interrompue pendant le récit de sa quête de l’étoile du matin. Rose a l’air d’être KO, bouche ouverte et agitant la tête de haut en bas de temps à autre. Élisa prend une pause, après avoir ramené l’étoile du matin sur Dalygaran et être revenue sur Terre.

– Rose, parle moi.
– Je pense que j’ai besoin de quelque chose de fort. Tu as toujours de ce truc infect et démodé ?
– Quoi ?
– Tu sais cette boisson horrible que tu m’as fait gouter un jour.
– Ce n’est pas horrible. Ça s’appelle du whisky. Et c’est un alcool rare. T’es sûre d’en vouloir ?
– À cent pour cent.
Rose descend d’un trait son verre de whisky.
– Un autre.
– Rose, je ne suis pas sûre…
– Élisa, s’il te plait. J’en ai besoin.
Et elle vide son second verre de whisky.
– Bien. Je t’écoute maintenant. C’est quoi la suite ?
– Vu ton état, mieux vaudrait reporter à un autre jour.
– Élisa, je suis dans un état normal après tout ce que je viens d’apprendre.
– Tu es en état de choc.
– Oui, tout à fait.
– Ce que je m’apprête à te dire, c’est très… enfin c’est quasiment incroyable.
– Je t’écoute.
– Je vais plutôt te montrer.

Et Élisa prend le portrait qu’elle avait fait du Commandant, celui où ses visages Dalygarien et humain se font face.
– C’est David ?
– Oui, et à côté de lui c’est le Commandant Cristal de Lune.
– C’est un Dalygarien qui n’a pas de cheveux ? Tu m’as dit que les hommes Dalygariens portaient les cheveux longs et tressés…
– C’est une coupe militaire.
– Ils ne sont pas si différents de nous, hein ?
– Tu n’as rien remarqué d’autre ?
– Il y a quelque chose à remarquer, alors ? Pourquoi les as-tu dessinés côte à côte ?
– Regarde leurs yeux.
– Gris foncés. Plutôt rare pour des yeux. Surprenant.
– Maintenant, regarde l’ensemble du visage.
– Je n’ai aucune idée de ce que tu v… Oh, je vois. Il y a des ressemblances dans leurs traits. C’est léger, mais bien là. Oui. Et alors ? C’est le hasard tout ça, non ?
– David et le Commandant Cristal de Lune sont une seule et même personne.
– Tu te fous de moi, là.
– Non, pas du tout.
– Comment ? Comment c’est possible ?
– Ce sont les deux Martins. Ce sont eux qui l’ont fait. Je te l’ai dit. Le Commandant est venu me parler pendant mon sommeil. Il était vraiment là. En tout cas, son esprit. Mais il était gravement malade, et il n’a pas eu la force de retourner dans son corps, sur sa planète.
– Tu m’as déjà raconté ça. Il est mort ce jour-là.
– C’est ce que je croyais. Mais les deux Martins en ont décidé autrement. Quand j’étais à la recherche de l’étoile du matin, je les ai rencontrés. Et c’était deux mois avant que le Commandant ne me délivre son message. Il n’était pas encore mort de leur point de vue, puisqu’ils n’avaient pas voyagé dans le temps comme moi. Et c’est ça que font les voyages temporels : le passé des uns peut devenir le futur des autres. Ils ont eu le temps de lui créer un corps, sachant exactement quand il allait venir.
– Comment ils ont fait ça ?
– Ils ont demandé à d’autres Epsilons vivants dans un monde plus avancé de le faire pour eux. Là-bas, ils savent faire des corps vides, sans esprit à l’intérieur.
– Et c’est qui vraiment ces Epsilons ?
– J’y viens. Je te promets. Tu ne veux pas savoir comment le Commandant Cristal de Lune est devenu David Cristal ?
– Bien sûr que si.
– La nuit où le Commandant est venu me parler, les deux Martins avaient un corps prêt pour lui. Je ne sais pas comment ils ont communiqué avec lui pour le lui dire. Je n’ai même pas demandé. Mais il lui ont proposé de rester sur Terre, dans le corps humain tout spécialement préparé pour lui. Ils l’ont prévenu qu’il n’était pas assez fort pour retourner dans son monde. Il était si faible qu’il a pris ce qu’on lui proposait. Les deux Martins n’étaient même pas sûrs qu’il survivrait. Et il a survécu. Je serais incapable de te décrire ce que j’ai ressenti quand je l’ai vu.
– Oh, ne me dis pas que tu as cru tout de suite ce que les deux Martin t’ont raconté.
– Ils ne m’ont rien dit. Je l’ai simplement reconnu.
– Quoi ?! Cette fois, tu te paies ma tête.
– Pas du tout Rose. Tu peux en être assurée. Je savais qui c’était. Il m’était déjà arrivé tant de choses bizarres que j’ai cru que c’était juste une étrangeté de plus. J’étais si heureuse de le voir en vie. C’est plus tard qu’il m’a appris comment c’était possible que je le reconnaisse, malgré sa nouvelle apparence.
– Je suis impatiente d’apprendre ça aussi.
– En fait, c’est le lien. C’est quelque chose de Dalygarien. C’est de cette manière que l’amour s’exprime sur cette planète. Quand deux personnes sont liées, elles peuvent sentir la présence de l’autre, même si elles sont hors de vue. Je n’avais aucune idée que nous étions liés. Il ne m’avait jamais laissé entendre qu’il m’aimait aussi… Tu veux un autre verre ?
– Quoi ? Mais non. Je vais bien. Je me disais que ça devait être sacrément pratique ce lien. Tu n’as aucun doute sur les sentiments de l’autre.
– Je ne sais pas si les Dalygariens voient les choses de cette façon…
– J’essaie d’imaginer à quel point ça peut faciliter les relations entre les gens.
– Tu sais, un Dalygarien, ça peut douter aussi. Et s’ils ne veulent pas que les autres connaissent leurs sentiments, ils n’ont pas d’autre solution que de les cacher. C’est le côté obscur de cette aptitude. Je pense que l’amour est quelque chose de compliqué, quel que soit l’endroit de l’univers.
– Entre David et toi, c’est pourtant clair comme de l’eau de roche…
– Disons, que ça n’a pas été si évident, je l’avoue. La première chose que j’ai faite quand j’ai compris qui il était, et que j’ai enfin été seule avec lui, c’est de lui coller une gifle, si forte, qu’il s’en est frotté la joue.
– Quoi ?!
– Toute la déception que j’avais éprouvée lorsque je me suis crue trahie sur Dalygaran est revenue d’un coup. Et tu aurais dû voir ses yeux. Pas une once de colère, même pas la plus petite pointe de souffrance. Rien qu’une volonté farouche. Il lui a suffi de quelques mots pour me conquérir. Après qu’il ait expliqué ce qu’était le lien, on s’est embrassé. Et c’est comme ça que notre histoire d’amour a commencé.
– Les deux Martins ont changé ta vie.
– Ils sont formidables. Mais à cette époque-là, j’étais loin de me douter de qui ils étaient vraiment. Laisse-moi te raconter la suite de l’histoire… Oh, David arrive…
On frappe à la porte et David passe sa tête dans la chambre.
– Vous avez fini vous deux ? demande-t-il.
– C’est flippant votre truc. Vous n’avez vraiment pas besoin de vous voir pour savoir que l’autre est là.
– Elle ne sait pas encore pour les deux Martins.
– Mais je sais qui tu es Commandant Cristal de Lune.
– Dalygaran est le monde d’où je viens, mais je suis humain maintenant. Enfin, j’essaie de l’être. Mais si ça t’intéresse, je pourrais te parler de mon ancien monde un de ces jours.
– Ce serait avec plaisir.
– Quand vous aurez fini, Bénédict voudrait parler avec Rose.
– Tu peux rester avec nous, propose cette dernière.
– Je m’apprête à lui raconter l’histoire des deux Martins. Tu pourrais sans doute m’aider.
– D’accord.
Et Élisa commence avec les deux Martins s’enfuyant de la Terre et arrivant sur Dalygaran dans un transporteur Frigellyen, alors que David et elle étaient en train de diner chez des amis.
Rose se met à rire, quand Elisa, racontant leur enlèvement, singe la façon dont le petit homme s’adressait à elle et au Commandant.
– Des presque-humains ? C’est ce qu’ils recherchaient…
– Oui.
– Et c’est ce que sont les deux Martins ?
– Oui.
– Et Bénédict aussi ?
– Oui. Il t’a dit la vérité. Un presque-humain ne peut pas ressentir l’amour. Ses sentiments sont bridés.
– Comment est-ce possible ?
Rose est horrifiée d’apprendre comment sont créés les presque-humains.
– Comment des êtres humains peuvent-ils faire ça à d’autres humains ?
– On est d’accord, c’est atroce, et on va combattre ça. Enfin, nos versions futures vont le faire. Mais c’est une autre histoire. Et on ne va peut-être pas en parler aujourd’hui.
– Juste une chose. Il est évident que Paul et Sylvestre peuvent aimer, eux. Pourquoi ?
– Ils ont subi une opération. Ils ont été transformés en humain complet.
– Transformé ?
– Oui.
– C’est possible ?
– Oui.
– Je n’arrive pas à le croire.
– C’est compréhensible, dit le Commandant.
– Rose c’est de la technologie Epsilon. Bien au-delà de tout ce que tu peux imaginer.
– Possible. Mais alors pourquoi Bénédict n’a-t-il pas été transformé, lui ?
– Ce n’est pas une technologie officielle. Elle a été créée par des presque-humains passés en clandestinité. Je pense que Bénédict pourra bientôt bénéficier de cette technologie.
– David, Élisa, est-ce que ça changera nos relations à Bénédict et à moi ?
– Rose, il faut vraiment que tu lui parles maintenant, répond le Commandant.
– Je te raconterai le reste un autre jour. Je peux sentir que tu en as eu assez.
– Je ne discuterais pas cette fois-ci. Allons voir Bénédict.

Bénédict et Rose seuls
– Ben, je suis désolée pour ce que j’ai dit…
Bénédict soupire.
– Je ne suis pas sûr d’être ravi que tu saches tout ça. Elle t’a dit que j’étais un presque-humain, n’est-ce pas ?
– Oui, et un tas d’autres choses incroyables.
– Si elles sont incroyables, alors pourquoi tu les crois ?
– Élisa est ma meilleure amie…
– Même l’amitié à ce point me semble étrange…
– Ben, tu peux tout me dire…
– Vraiment ? Tu penses que c’est facile pour moi d’être là devant toi, et ne pas savoir comment fonctionnent les sentiments. Tu penses que c’est facile d’avoir peur de te blesser à chaque fois que j’ouvre la bouche ?
– Ben…
– Rose, toi et moi, c’est si compliqué. Paul pense que je pourrais ressentir quelque chose si j’étais plus âgé. Mais ce n’est pas le cas en ce moment. Avec toi, je suis en terre inconnue. As-tu une quelconque idée de mon âge ?
– Vingt, vingt-deux ans.
– J’ai ouvert mes yeux pour la première fois, il y a sept ans.
– Quoi ?!
– Élisa ne t’a pas dit qu’on naissait adulte ?
– Si mais je n’avais pas réalisé ce que ça voulait vraiment dire. Tu as sept ans ?
– Oui. Et comme les humains, les personnalités des presque-humains se construisent avec le temps. Les cinq premières années, on les passe dans le Centre de Développement Personnel. Mais il n’y a rien de personnel là-bas. C’est juste du conditionnement. On est destiné à être des voyageurs du temps. On nous élève dans cette perspective. On évalue et on teste nos aptitudes naturelles. C’est comme ça que je suis devenu un chasseur.
– Un chasseur ?
– Mes proies sont d’autres presque-humains qui se sont sauvés dans l’espace et le temps. Ma mission était de trouver les deux Martins et de garder un œil dessus.
– Tu les espionnais ?
– Rose, il y a toujours une différence entre ce qu’on te demande de faire, et ce qu’on fait vraiment.
– Tu n’as pas fait ce qu’on attendait de toi ?
– Pourquoi j’aurais obéi à ces gens ? Les fugitifs sont supposés mettre notre monde en danger, mais ce n’est pas ce que j’ai observé. Ils ne sont pas au bon endroit, certes c’est vrai. Mais moi non plus. Il n’y a personne ici, à part Élisa, David et maintenant toi qui a la moindre idée de qui ils sont vraiment. J’ai la certitude qu’aucun d’entre vous ne fera quoi que ce soit qui mettrait Paul et Sylvestre en danger. Ma mission du coup n’a pas de sens. Les objectifs de mon monde n’ont rien à voir avec le danger. C’est une histoire de contrôle. C’est tout. Alors j’ai décidé de leur cacher ce qu’ils n’avaient pas besoin de savoir…
– Tu montres beaucoup de maturité… pour un quelqu’un de si jeune.
– C’est notre malédiction, on n’est jamais ce qu’on est censé être. Pas vraiment des enfants lorsqu’on est jeune et pas vraiment des adultes, lorsqu’on est plus âgé. C’est une espèce d’entre-deux merdique.
– C’est tellement injuste…
– C’est comme ça. Paul dit que les presque-humains adultes ne sont pas indifférents à l’autre genre. Un homme peut désirer une femme, mais c’est toujours très enfantin. On ne peut pas ressentir l’amour. Jamais. De l’affection, oui. Mais pas de l’amour. Il dit que c’est pourtant présent. Et que c’est révélé dès qu’on est transformé en humain complet. Sauf si t’es encore un môme comme moi. Mes sentiments ne vont pas si loin.
– Comment peut-il savoir ça ?
– Il est en contact avec les clandestins… les presque-humains qui se sont enfuis. Ils organisent des transformations, et ils ont observé des différences entre les très jeunes presque-humains et les autres.
– Oh, ce n’est donc pas juste une théorie.
– Non, c’est la réalité. Rose, il y a autre chose que je dois te dire… Je ne vais pas rester.
– Qu’est-ce que tu veux dire ?
– Je veux rejoindre les clandestins. Je veux les aider. Je suis un chasseur. J’ai des aptitudes pour trouver les gens. Je pourrais aider les nôtres à se rassembler afin d’être plus forts et demander l’arrête de tout ça. On est seulement quelques centaines dans notre temps, mais depuis qu’on a été créés, nous sommes des milliers et des milliers. On peut être une force.
– Je pense que tu vas trouver de l’aide parmi les humains pour ça.
– Ça n’arrivera pas.
– Les presque-humains ont des alliés, crois-moi.
– Tu ne m’en diras pas plus ?
– Non. Quelqu’un d’autre le fera.
– Élisa ?
– Tu repars chez toi alors ?
– Tu n’as pas répondu à ma question.
– C’est exprès. Et tu n’as pas répondu à la mienne.
– Chez moi c’est tout l’espace et le temps, Rose. Je ne suis pas fait pour rester coincé dans une époque, et encore moins dans celle dans laquelle je suis né. Je suis un voyageur du temps…
– C’est ce que tu voulais me dire, que tu vas partir…
– Oui, mais il y a autre chose…
– Vraiment ?
– Je dois mourir.
– Quoi ?!
– David pense que c’est indispensable, et Paul aussi.
– Tu ne vas pas mourir, dit Rose, avec une pointe de colère dans la voix.
– Bien sûr que non. Je dois juste mourir « officiellement » pour tout le monde ici, et dans mon monde du futur. David pense que comme je ne rapporte rien de spécial au sujet des deux Martins, cela pourra mettre fin à la surveillance. Mais si je disparais simplement, ils enverront un remplaçant.
– Ce n’est qu’une hypothèse !
– Oui, mais ça vaut le coup d’essayer. Et je vais les aider pour que tout le monde pense que je suis mort. Je veux disparaître de toute manière. Et je peux rendre ça utile, tu vois…
– Cette conversation, c’est une sorte d’au revoir alors…
– Oui, Rose, je ne peux pas rester.
– Tu peux, mais tu ne veux pas…
– Je peux accomplir de grandes choses comme chasseur pour la clandestinité. Je te jure que je vous apprécie tous, toi, Élisa, les deux Martins, Pierre, Jonas, Emily, William… Vous êtes des gens très sympas. Mais ici, ce n’est ni mon monde, ni la vie que je veux, tu as parfaitement raison.
– D’accord Ben, si c’est ta destinée…
– Je peux voir ta tristesse.
– Je suis un être humain Ben, et j’ai des sentiments pour toi. Je comprends ton point de vue. Et je comprends aussi qu’entre toi et moi, il n’y a rien de possible. Mais il y a une grande différence entre comprendre et accepter… Ça me regarde maintenant. Ce n’est plus ton problème. Je surmonterai.
– Rose…
– J’ai dit que ça allait.
Il écrase une larme qui coule sur la joue de la jeune femme.
– Tu ne dois pas souffrir à cause de moi, dit-il doucement. S’il te plait, ne fait pas ça.
Avec les yeux brillants de larmes, elle essaie de composer le visage le plus brave dont elle est capable. Elle respire profondément avant de dire :
– Ce sont mes dernières larmes pour toi. Je te le promets.
– À part pour le jour de mes funérailles.
Rose hoquette un rire, tout en séchant ses larmes avec une main.
– Je serai inconsolable.
Puis ils s’étreignent, tout en riant ensemble.
– Rose Taylor, je suis si heureux de t’avoir rencontrée.
– Bénédict Watson, ce fut un plaisir.
– Et si on allait prendre un verre dehors ? Cette conversation était un peu…
– … difficile ?
– Ouais.
– Écoute, je suis venue ici pour faire des cookies au chocolat pour Élisa. Est-ce que ça te dirait de tenter le coup avec nous ? Tu deviendras célèbre dans le futur pour tes biscuits à tomber par terre.
Elle baisse la voix et ajoute malicieusement :
– J’ai une recette secrète.
– Tu penses que ça ne va pas déranger Élisa, si…
– Élisa ne s’intéresse qu’au résultat. Elle est enceinte et elle a envie de cookies au chocolat. Règle numéro un : on ne contrarie pas une femme enceinte.
– Ce n’est pas une règle permanente avec Élisa ?
– Bénédict !
– Oh, quand même Rose. Tu as déjà vu sa façon de se battre avec David dans la salle de combat ? Elle est rapide et pleine de ressources. Je l’ai vu le désarmer plus d’une fois. Elle est redoutable. Il lui apprend quelque chose pourtant : la modération et le contrôle. Et elle en a besoin. C’est indubitablement une tête brulée.
– Élisa ?
– Crois-moi. C’est mon instinct de chasseur qui parle. Je vois rapidement qui j’ai en face de moi.
– Ce ne sont pas les mots d’un enfant.
– Comme je te l’ai déjà dit avant : jamais vraiment gamins, jamais vraiment adultes. C’est la réalité des presque-humains.
– Bon, alors tu es intéressé à faire des cookies avec nous ou pas, finalement ?
– J’aime l’idée de quitter cette époque avec un souvenir de toi Rose. Je ne veux pas rester ici. Mais je ne veux pas t’oublier non plus. Ces cookies seront la part de toi que j’emmènerai avec moi partout où j’irai. Ils me feront penser à toi.
– Vendu. Tu devras m’apprendre quelque chose toi aussi. On a un accord ?
– On en a un. On rejoint Élisa maintenant ?
– Absolument.

Annie

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