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Chapitre 13 — L’histoire de l’Ermite

C’est aujourd’hui le dernier jour qu’Élisa peut voyager toute seule, sauf si elle en fait spécifiquement la demande. Mais elle n’en a pas vraiment l’intention. La prochaine fois, le Commandant Suprême sera là et David et elle pourront à nouveau voyager ensemble. Pour le moment, l’étage des deux Martins ressemble à une vraie ruche. Nelly et Lucia se sont mis en tête de redécorer le salon avec l’aide de tous les autres. Depuis que le Commandant a expliqué que son père resterait de manière définitive, une fois le bébé né, ils ont tous souhaité lui offrir un retour sur Terre inoubliable, et faire de cette planète un endroit qu’il adore, d’où l’idée d’une fête surprise. Le Commandant s’est trouvé très ému de cette proposition. Il est depuis encore plus confiant sur la future intégration de son père sur Terre.
Quant à Élisa, elle a besoin de régler un problème arrivé par ses visions. Alors, comme ils en ont maintenant pris l’habitude, David et elle s’assoient face à face en tailleur sur leur lit en se prenant les mains. Il lui envoie toutes les ondes positives dont il est capable, et l’allonge sur le matelas, dès qu’il sent qu’elle est partie. Puis il s’allonge à côté d’elle, jusqu’à ce qu’elle revienne. Aujourd’hui, une fois de plus elle a choisi le corps de voyage masculin. Étoile Scintillant dans l’Immensité de l’Univers est toujours heureux de la voir, quel que soit le corps qu’elle décide d’occuper.
– Exercices physiques hein ? demande-t-il après les salutations d’usage.
– Oui, ment-elle, avant de disparaître dans la foulée.
L’Ermite sursaute quand elle se matérialise juste devant lui, dans sa maison au fond des bois du lointain passé Dalygarien. Il n’a pas besoin qu’elle dise un seul mot pour comprendre que cette visite est spéciale. C’est la première fois que le dénommé « Cristal de Lune » débarque comme ça chez lui.
– Oh, vous savez, n’est-ce pas ? lui demande-t-il tout de go.
– Parlons un peu, élude-t-elle.
– Lequel êtes-vous donc cette fois-ci ?
– Le premier que vous avez rencontré. Celui qui cherchait l’étoile du matin
– Vous avez un lien avec l’autre personne qui occupe ce corps, je me trompe ?
– Je suis sa femme.
– Femme ?
– Oui, vous savez que ce corps est une machine… ?
– Oui.
– Quand je suis entrée à l’intérieur la première fois, je ne le savais pas. Je ne savais même pas que c’était un corps d’homme…
– Pardon ?
– Je ne suis pas Dalygarienne. Mais lui si.
– Ça n’a pas de sens…
– C’est pourtant la vérité.
– Je n’ai pas de doute que ce soit la vérité. Je commence à vous connaître, Cristal de Lune.
– Élisa.
– Élisa ?
– Vous avez déjà entendu ce nom…
– C’est vrai.
– C’est un nom féminin sur Terre.
– Terre ?
– Une autre planète, habitée par une autre espèce.
– Qui est ?
– L’espèce humaine. Je suis sûre que vous en avez déjà entendu parler.
– C’était il y a fort longtemps.
– Votre mémoire est excellente.
– Vous savez vraiment tout à mon sujet, n’est-ce pas ?
– Oui.
– Je souffre d’hypersensibilité. Cela veut dire, pour le Dalygarien que je suis, que je ne suis pas capable d’oublier les anomalies, tels les voyageurs du temps, même si c’est toujours avec un peu de décalage. Mes rencontres me reviennent en rêve en premier lieu, avant de me revenir de manière définitive en mémoire. Ça prend en général deux à trois lunes…
– Votre journal, vous devez l’effacer.
– Droit au but, hein ?
– Ce n’est pas un jeu, Monsieur. Personne ne doit savoir à propos des corps de voyage.
– Pourquoi alors venir dans le passé.
– Pertes de données. Nous devons les recollecter.
– Nous ?
– Je travaille pour l’équipe archéologique Dalygarienne…
– Pourquoi m’avoir dit que vous étiez Cristal de Lune la première fois qu’on s’est rencontrés ?
– C’est le premier nom Dalygarien qui m’est venu à l’esprit… C’est le nom de mon mari.
– Ah. Et l’autre Cristal de Lune, c’est une parente à moi…
– Pardon ?!
– La fille militaire qui est apparue quand on campait dans les bois avant qu’on ne trouve l’étoile du matin
– Oh, cette Cristal de Lune là, c’est une parente ?
– Toujours mon hypersensibilité. Je suis capable de ressentir une filiation même très éloignée. Et je peux vous dire que cette fille est de ma famille.
– Vraiment. C’est dans votre journal aussi ?
– Tout ce dont je peux me souvenir est à l’intérieur.
– Ça pourrait porter préjudice à cette femme si on le trouvait un jour. Elle n’était pas censée être là.
– Et pourquoi vous la couvrez ?
– C’est ma fille de cœur. Quand j’ai commencé ma quête de l’étoile du matin, elle n’était même pas née. Je l’ai rencontrée, avant même d’avoir appris sa naissance.
– Vous avez une fille de cœur Dalygarienne ?
– Oui.
– Vous êtes quelqu’un de spécial, euh… Elisa.
– Je sais, dit-elle en baissant la voix. S’il vous plait, vous devez vraiment comprendre que vous nous mettez tous en danger avec votre journal. Le savoir à l’intérieur doit disparaitre.
– Eh bien, puisque vous êtes ici, c’est que le futur semble bien se porter.
– Possiblement parce que je vous ai convaincu aujourd’hui.
– Je suis l’Ermite. Tout le monde se fiche de ce que je fais, vous savez…
– Monsieur, et si quelqu’un d’ici trouvait vos notes ? C’est imprudent de laisser des gens non préparés en apprendre sur le futur. Je suis sûre que vous pouvez comprendre ça.
– Vous êtes la personne qui m’a espionné depuis quelques jours, n’est-ce pas ?
– Je ne vous ai pas espionné. Je souffre moi-même d’escapade nocturne, ce qui veut dire que mon esprit voyage pendant mon sommeil. Je ne choisi pas vraiment où je vais. Mais j’étais certainement très intéressée à en savoir plus sur vous. C’est sans doute ce qui m’a conduit ici.
– Je vois. Êtes-vous la personne qui est venue aussi il y a longtemps dans mon passé ?
– Quoi ? Vous avez eu d’autres visites ?
– Oui. Vous semblez surprise…
– Je ne me souviens pas de tout. J’ai des angles morts, particulièrement dans mon enfance. Ça pourrait être moi. Je ne sais pas. C’est mon tour maintenant de poser les questions. Comment quelqu’un comme vous peut-il avoir des liens de parenté avec qui que ce soit ? Pour avoir des descendants, il faut au moins avoir des…
– … enfants ?
– Oui. Ce n’est pas logique ?
– J’ai un fils.
– Ah bon ?
– C’était il y a longtemps. À cause de mon hypersensibilité, j’ai été lié très jeune. On a très vite eu un enfant, mais on n’était pas préparés. Ni l’un, ni l’autre. Le lien s’est rompu aussi vite qu’il était apparu. Pour cela aussi, on n’était pas préparés. C’est si rare. Nos familles nous ont aidés à élever notre fils. C’était quelque chose qu’on se devait de partager, même après qu’elle ait été liée à un autre homme. Mes relations avec mon fils ont toujours été difficiles. L’hypersensibilité est parfois un lourd fardeau. Je suis capable d’une grande compréhension des gens, et tout spécialement des jeunes, parce qu’ils ne savent pas vraiment comment se protéger de quelqu’un comme moi. Ils ont bien du mal à me cacher leurs émotions. Mon fils a pris ça comme une atteinte à son intimité. Il s’est enfui dans le Nord pour m’éviter. En fait, il a choisi d’étudier là-bas. Et je suis devenu l’Ermite. On se voit à tous les levés de l’Anneau d’Or. Et c’est tout. J’ai deux petites filles et un petit-fils.
– Être différent n’est pas si facile.
– Vous parlez d’expérience, hein ?
– Oui, mais je suis consciente de ma différence depuis peu. C’est… C’est…
– Déstabilisant ?
– C’est ça. Mais des fois c’est…
– … génial ?
– Oui, exactement.
– On doit faire avec ce qu’on est. J’ai choisi l’isolement.
– J’ai choisi le partage. Mon partenaire et moi, on est deux êtres semblables.
– Vous êtes chanceuse.
– Je sais.
– Je dois vous avouer quelque chose…
– Peut-on revenir à votre journal d’abord ?
– Vous n’abandonnez jamais, vous.
– C’est très important.
– Ce que j’ai à dire est très important aussi. Faites-moi confiance.
– D’accord. Je vous écoute.
– Je l’ai détruit. Mon journal, il n’existe plus.
– Quoi ? Mais pourquoi ne l’avoir pas dit plus tôt ?
– Aurions-nous eu cette conversation autrement ?
– Pourquoi ? Pourquoi l’avoir effacé ?
– Quand vous vous baladez la nuit, vous ne maîtrisez pas vos émotions aussi bien que lorsque vous êtes éveillée, je le crains. J’ai senti plus que de la peur quand vous m’avez vu écrire ce journal. C’était de l’effroi.
– Vous savez que vous dites tout haut ce que vous écrivez ?
– Ah bon ?
– Oui, oui. Et pour être honnête, j’ai littéralement paniqué quand j’ai compris que vous vous souveniez de tout et que vous étiez en train de l’enregistrer. Une fois que je suis arrivée quelque part en dormant, je suis capable de mieux contrôler ce que je fais. Alors j’ai décidé de vous suivre, dans votre vie de tous les jours pour en savoir plus à votre sujet. J’ai pensé que parler serait le meilleur moyen de vous faire comprendre que cela devait cesser.
– Si quelqu’un avait si peur de mes écrits, ou se sentait en danger par eux, je ne pouvais pas envisager de les conserver. Ce savoir mourra avec moi, désormais. Mais vous devez me faire une promesse. C’en est le prix si vous voulez : venez me voir de temps à autre. Vous et votre mari, vous êtes des gens de paroles. Il est venu me voir, quelques temps après l’histoire de la femme qui a perdu la mémoire. Il m’avait promis de donner de ses nouvelles. Même s’il ne savait pas que je pouvais me souvenir, il est venu.
– Je ne suis pas certaine qu’il l’ait déjà fait. De mon point de vue je veux dire. On viendra ensemble de toute manière. Comme je l’ai dit, on fait partie de l’équipe archéologique, et il y a tellement a redécouvrir dans cette époque. On saisira cette opportunité pour venir vous rendre visite et parler un peu.
– Avec plaisir. Puis-je vous poser une dernière question ?
– Mais certainement.
– Pourquoi aviez-vous besoin de l’étoile du matin ? Ça semblait si important…
– C’est une histoire que je ne peux raconter. Ce ne serait pas prudent. Mais, je vous suis très reconnaissante d’avoir fort heureusement parlé de cette plante au Centre de Recherche. Ils l’ont étudié après ça, plus précisément pour toutes ses molécules. Ils l’ont modélisée complètement sur vos recommandations.
– Ce n’est pas moi. Mon journal était le seul à tout savoir. Je ne suis jamais allé au Centre de Recherche.
– Oh, c’est cette conversation que nous avons alors qui a causé tout ce qui est advenu après…
– C’est une épidémie, c’est ça ? J’ai ressenti un très court instant comme un énorme désastre, juste avant que vous ne disparaissiez avec l’échantillon.
– La plante doit contenir des molécules médicinales. C’est ce que vous avez dit au Centre de Recherche. Je n’en dirais pas plus. Je peux vous demander une faveur ?
– Je vous en prie…
– Pour tout le monde, vous êtes allé au Centre de Recherche après que je vous ai quitté munie de l’échantillon.
L’Ermite éclate de rire.
– Bien Monsieur, euh Madame. J’aime l’idée de faire partie d’une légende. Est-ce la version valable aussi pour votre époux ?
– C’est la version valable pour tous les Dalygariens. Et c’est un Dalygarien. C’est comme ça que l’histoire est racontée dans le futur, et ça le restera. On ne va pas embrouiller les gens avec des petits détails, n’est-ce pas ? Je suis déjà celle qui a agité le drapeau rouge au-dessus des propriétés de l’étoile du matin dans votre esprit.
– C’est vrai.
– Bien. Je dois partir.
– Déjà ?
– Je suis enceinte, et voyager dans le temps…
– Vous êtes enceinte ?
– Oui, et c’est pourquoi je ne peux pas rester. Mon corps est sur Terre, et je ne peux pas laisser mon futur enfant trop longtemps.
– Oh ça oui, je peux ressentir de la culpabilité.
– Je suis partagée entre deux sentiments opposés. Mon corps, je peux le voir comme une cage ou comme un nid. J’aime savoir ma fille en sécurité. J’aime sentir sa présence. Ça n’a pas de prix.
– J’ai été enchanté de vous rencontrer, Élisa de la Terre.
– Le plaisir était pour moi. On se revoit bientôt.
Et Élisa disparaît de la maison de l’Ermite.
Dans la salle de désembarquement, Étoile Scintillant dans l’Immensité de l’Univers est surpris de revoir Élisa si vite.
– Je suis impatiente de revenir sur Terre, lui donne-t-elle comme explication.
Lorsqu’elle de retour dans son corps, David est à nouveau assoupi, mais cette fois, son retour ne le réveille pas. Elle choisit de s’accorder un moment de relaxation dans les bras de son mari, et finit par s’endormir, elle aussi.

Annie

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