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Chapitre 18 — Une journée spéciale

« Voilà, on y est », se dit Élisa alors qu’elle se repose dans un fauteuil du salon. Le Commandant vient juste de l’embrasser avant de partir, lui murmurant un « je ne serai pas long » à l’oreille. Il a quelques paperasseries à expedier à l’Hôtel du District, pour obtenir une salle plus grande pour son activité. Nori vient de plus en plus souvent sur Terre maintenant. Il a d’ailleurs déjà une identité terrestre grâce à Sylvestre, et est déclaré comme l’associé de David pour l’enseignement des arts martiaux. Maintenant qu’ils sont officiellement deux, le District a de fortes chances d’accepter la demande.

Cela fait cinq mois maintenant qu’Élisa et David se sont mariés selon le rituel Dalygarien, et un mois qu’elle sait. La nuit où elle a fait le rêve révélateur, elle s’est réveillée en criant.
– Eh Lisy chérie, que se passe-t-il ?
– C’est rien qu’un mauvais rêve.
– Tu veux que je t’amène un verre d’eau… ou quelque chose d’autre ?
– Non, merci. On a juste besoin de se rendormir tous les deux.
C’est ce qu’il fit, mais pas elle. Elle se leva pour aller prendre un verre de lait froid au réfrigérateur. C’est à son huitième mois qu’elle a commencé à avoir une envie irrésistible de lait.
Une nuit, alors qu’elle était en train de revenir vers sa chambre, un verre de lait à la main, Reymo apparut soudain dans leur salon, la faisant sursauter.
– Mais qu’est-ce que tu viens faire ici à cette heure de la nuit ? Il est une heure du matin, chuchota-t-elle pour ne pas réveiller son mari.
– Désolé, mais je suis si excité que j’ai dû me tromper un peu dans les coordonnées temporelles, répondit-il aussi bas que possible.
– Visiblement…
– Élisa, ça y est !
– Quoi ?
– Tu ne devines pas ?
– Oh, oui, Mira est…
– … enceinte ! Mais chhhht. Elle ne le sait pas encore.
– Comment ça ?
– Depuis que tu m’as appris que nous allions être parents, j’ai discrètement analysé son état régulièrement.
– Et tu ne penses pas qu’elle a fait la même chose ?
– Elle me l’aurait dit, si elle avait su…
– Comme tu le lui as dit ?
– Oh, tu penses qu’elle le sait aussi ?
– Je pense que tu devrais rentrer chez toi pour fêter ça avec elle.
– Tu as raison…
Et Reymo disparut. Élisa sourit. Elle sortit de la poche de sa robe de chambre, le messager intertemporel sur lequel était écrit : « Élisa, ça y est ! Je suis enceinte. Je vais faire une surprise à Reymo ce soir. Mira ». Elle secoua la tête d’incrédulité. Mira et Reymo étaient les dernières personnes qu’elle aurait pensé voir se comporter avec une telle impatience et une telle excitation. La nouvelle de leur parentalité imminente les avait totalement métamorphosés. Ça la rendait heureuse.

Dans son fauteuil, dans son salon, Élisa sourit à ce souvenir. Elle a une longue journée devant elle, et plus aucune énergie. Elle est fatiguée. Elle est anxieuse. Elle se dit que de bons souvenirs la détendraient. Et parmi eux, lui sont revenues tout de suite à l’esprit les visites du Commandant Surprême. Le vieil homme était si impatient d’en apprendre sur le XXVe siècle de la Terre, qu’il a très vite demandé à venir plus souvent. Une fois par semaine, il offrait au jeune couple l’opportunité de voyager ensemble, mais il voulait de temps à autre venir aussi pour ses propres intérêts. Il lui avait demandé une fois de l’accompagner, là où son fils et elle étaient supposés s’être rencontrés, c’est à dire au musée de l’espace, alors que le Commandant était occupé par une autre session de transmission de compétences avec Vent de Printemps sur la Montagne Laurina. C’était Tout Premier Rayon de l’Anneau d’Or qui le lui avait demandé comme une faveur.
– Pourquoi il y a-t-il foule là-bas ? demande le vieil homme.
– Ah, c’est le jubilé de la découverte de Proxyterra.
– Le jubilé ?
– 50 ans.
– J’ai entendu parler de Proxyterra. Trois différentes civilisations avancées vivant ensemble sur une même planète. C’est quelque chose de très rare dans l’univers. Je crois que jusqu’ici, on n’en a compté que cinq. Tous des mondes Alpha…
– Je pensais que vous n’étiez pas autorisés à avoir des contacts quelconques avec des mondes Alpha.
– On n’en a pas. On les espionne… en quelque sorte.
– Vraiment ? Vous voulez dire que vous les observez sans vous montrer ?
– C’est ce que je veux dire.
Élisa répond juste en levant les sourcils, de la même manière que son mari lorsqu’il est surpris ou qu’il désapprouve quelque chose. Le vieil homme continue :
– 50 ans, vous dites. Ce monde a découvert le voyage longue distance dans l’espace si récemment ?
– Ce n’est que du voyage par l’esprit. On voyage aussi loin que nos esprits le sont capables.
– Sans corps ?
– Sans corps. C’est le seul moyen.
– C’est comme ça que vous êtes arrivée à…
– Oui, vous connaissez la suite.
– Effectivement. Et vous me dites que ce genre de voyage n’est pas populaire…
– Non, certaines personnes pensent qu’il est inapproprié de rendre visite à des êtres vivants qui n’ont pas la moindre idée d’être observés.
– Les Dalygariens pensent la même chose.
– Il semble que vous vous autorisez à observer des populations Alpha sans être vus. Ce n’est pas si différent.
– C’est dans un but de renseignement d’État.
– Je suis heureuse de l’entendre.
– Vous ne m’avez pas vraiment habitué aux sarcasmes très chère. Mais vous avez raison : ce n’est pas cohérent.
– La vie est faite de contradictions, des petits arrangements avec notre conscience…
– La vie est faite de choix, jeune fille.
– C’est vrai. Il y a tous les jours des choix à faire… répond Élisa, en baissant la voix.
– Plus on a la conscience développée, et plus lourd est le poids des choix qu’on fait. Et je peux sentir un tel poids sur vos épaules, mon enfant.
– Tout va bien, père.
– Vous en êtes sûre ?
– Certaine. Vous savez qu’il y a des personnes qui pensent que le voyage par l’esprit n’est pas réel ?
– Comment ça ?
– Ils pensent que les gens qui prétendent avoir vu des mondes extra-terrestres étaient défoncés à ce moment-là.
– Vous voulez dire qu’ils ont pris des drogues ?
– Ou qu’on les avait drogués sans qu’ils le sachent.
– Par qui ?
– Les autorités…
– Quoi ?!
– Bienvenu parmi les humains, père, le taquine Élisa.
– Approchons de la salle du jubilé. J’espère qu’on pourra voir quelque chose.
Étonnamment, au fur et à mesure qu’ils s’approchent, les gens quittent peu à peu la pièce.
– Ouah, c’est vous, ça père ?
– Quoi ?!
– Mais regardez autour de nous.
– Incroyables. Ces peintures sont incroyables !
– Pas les peintures, père, on est tous seuls…
– Oh ? Euh, eh bien c’est parfait. C’est ce que je voulais, pas vous ?
– Vous n’avez même pas dit un mot et tous ces gens sont partis.
– Et j’en suis responsable ?
Baissant une fois de plus sa voix, tout en se tenant très près du vieil homme elle dit :
– Vous savez qu’on n’est pas comme tous les humains. On vous a parlé de nos aptitudes à votre fils et à moi.
– Vous pensez que j’ai des aptitudes…
– Ce sont les émotions qui les déclenchent et elles reflètent ce que vous êtes vraiment. Votre position vous a habitué à un certain nombre de choses. Il semble par exemple que vous n’ayez pas besoin de demander les choses pour les obtenir, je me trompe ?
– Jeune fille, je suis le Commandant Suprême. Je n’ai pas besoin de demander quoi que ce soit pour… Je… Je suis un idiot… C’est moi alors ?
– C’est ce que je pense. Vous pouvez maitriser ça. Voyez-le comme un outil. Du coup, vous pouvez l’éteindre, si vous voulez.
– Ou le laisser allumé, pour les faire tous revenir…
Et petit à petit, la pièce se remplit à nouveau. Le vieil homme commence à chanceler si fort qu’Élisa se dépêche de le conduire jusqu’à un banc pour qu’il s’assoie.
– Vous devez arrêter maintenant, père. Laissez-les faire ce qu’ils veulent…
– Élisa, je suis navré. Je fais des choses stupides dans cette enveloppe humaine.
– Votre fils a traversé ça, lui aussi. Vous pourrez en discuter ensemble. Ne vous inquiétez pas. Quand vous irez mieux, on continuera la visite.

Ça avait été une si belle journée, se dit Élisa dans son fauteuil.
Mais le souvenir qui la fait le plus sourire est la première tentative du vieil homme avec la cuisine Terrestre. Tout comme son fils auparavant, il avait lamentablement échoué. Ce jour-là, ils avaient fini tous les trois dans le petit restaurant en bas de l’immeuble, celui où Élisa et le Commandant avaient pris leur premier repas ensemble, le jour même où le Commandant était arrivé sur Terre. Des cuisses de poulet avaient été les victimes du vieil homme et elles avaient fini ultra-sèches et dures comme du bois. Il s’était trompé dans la durée de cuisson. Ces pauvres cuisses de poulet n’avaient eu aucune chance. Ils furent tous pris d’un fou rire en essayant d’en extraire malgré tout une bouchée. Aucun couteau sur Terre n’aurait pu y faire la moindre entaille.
– Mes enfants, il semble que nous devions trouver autre chose à manger, dit alors le vieil homme faussement honteux.
– On a un endroit spécial, répondit son fils.

Et c’est ainsi qu’ils décidèrent d’aller au restaurant.
Chaque fois que le Commandant Suprême entre pour la première dans un endroit avec son fils, les gens sont surpris par leur ressemblance. Et ce jour-là ne fit pas exception.
– Bonjour. Ça faisait un bail qu’on ne vous avait pas vu. Laissez-moi deviner… c’est votre père, dit le serveur.
Le Commandant répondit par un simple sourire.
– Alors, un verre d’eau pétillante avec une rondelle de citron pour Monsieur et un verre de vin blanc pour la Dame, comme d’habitude ?
– Pas de vin pour moi cette fois-ci répondit Élisa désignant son ventre. Je prendrai un jus d’orange.
– Oh, félicitations.
– Merci, répondit-elle.
– Et pour vous Monsieur ? Que désirez-vous boire ?
– Je vais essayer le vin blanc.
– Bien. Quelqu’un va vous apporter le menu.
Lorsque le serveur fut parti, le Commandant murmura à son père :
– Le vin blanc, c’est de l’alcool.
– Je sais. Et je sais que tu n’aimes pas ça. Mais je dois quand même essayer, tu ne crois pas ?
Élisa se rappelle très bien la tête de son mari, lorsque son père a commandé un second verre de vin blanc. C’était quelque chose entre l’incrédulité et la désapprobation. Le vieil homme et elle firent tout ce qu’ils purent pour ne pas éclater de rire, sans vraiment y parvenir.
– Mon fils, j’aime ça, c’est tout. Et je suis certainement le premier humain à boire son tout premier verre d’alcool à l’âge de…
– … 65 ans, compléta Élisa.
– Voilà. Je vais vivre ici très bientôt. J’ai besoin d’être prêt. J’ai besoin de me sentir Terrien, ajouta-t-il aussi bas qu’il le pouvait.
– Je sais papa, je sais…

Les yeux fermés, Élisa se détend. Depuis qu’elle a décidé d’arrêter de voyager par l’esprit deux mois auparavant, elle a grandement amélioré la façon dont ses souvenirs lointains lui reviennent. Elle est capable maintenant de choisir le moment de les faire surgir, et n’est plus du tout dérangée pendant son sommeil. Mais pas pendant cette nuit particulière, où elle a appris ce qui allait se passer aujourd’hui. La vie grandissant en elle l’avait bien aidée à le cacher au Commandant. Non pas qu’elle était consciente de ce qui se tramait, mais le bébé savait tout aussi bien que son père apporter l’apaisement nécessaire à sa mère si besoin était. Cette nuit-là, Élisa s’était réveillée en criant et très contrariée. Le Commandant sachant ce qu’elle traversait lui avait donné tout ce qu’il avait pu pour la calmer. Dès le septième mois, le bébé avait été capable d’en faire autant. Et de l’intérieur, il semblait même parfois capable d’anticiper les humeurs de sa mère. L’enfant n’était cependant pas en reste avec les autres membres de la famille. Elle envoyait beaucoup de joie, chaque fois que son père ou son grand-père s’approchaient d’elle, et la mère en profitait pleinement. Élisa adorait la façon dont leur future fille était capable de communiquer positivement avec eux. Elle se sentait extrêmement bien chaque fois que ça arrivait.

Élisa ouvre les yeux, alertée par un bruit. C’est Rose qui entre dans la pièce après avoir légèrement frappé à la porte.
– Alors, tu te sens comment ?
– Je vais bien. Il n’arrivera rien avant cet après-midi, Rose. Quelques minutes après deux heures, je vais perdre les eaux.
– Quoi ?! Comment tu peux savoir un tr… Oh, tes visions…
– Oui, et David ne sera pas là. Cet enfant va naître comme n’importe quel autre petit humain. On fera ça avec l’équipe médicale comme tout le monde.
– Et pourquoi David ne sera pas là ?
– Aujourd’hui, il rencontre son destin. Rien de mauvais, ne t’inquiète pas. Mais le fait est qu’il ne pourra être là au moment où l’accouchement va commencer. Et même sachant ça, je dois penser positivement aujourd’hui. Je ne veux pas que ma fille sente ma détresse. Je veux que son dernier jour en moi soit merveilleux. J’ai commencé à faire de la relaxation. En fait, je me suis juste laissée envahir de bons souvenirs.
– Tu sais ça depuis quand ?
– Un mois.
– Et tu as continué à préparer l’accouchement Dalygarien avec David pendant tout ce temps ?
– Oui, Rose. Pour rien au monde je n’aurai arrêté ça. C’était un incroyable partage entre nous trois. C’était important. Même si au bout du compte, je serai seule…
– Tu ne seras pas seule. Je reste. En plus, Nelly est médecin et elle est juste à côté. Je peux appeler Mira, ou Nori. Tu pourrais bénéficier des technologies du futur.
– Rose, c’est juste un accouchement. Je ne suis pas la première femme qui…
– Tu es la seule ici avec des gènes Frigellyens et des aptitudes Dalygariennes. J’appelle ton beau-père ?
– Il est déjà au courant.
– Quoi ?!
– Je le lui ai dit, dès que j’ai su. Il arrive pour le déjeuner. Il contrôlera l’équipe médicale si quelque chose d’étrange arrive.
– C’est un vieil homme.
– Il n’est pas si vieux. Et il est solide. Ses capacités mentales sont puissantes. Crois-moi.
– Élisa, il est émotionnellement impliqué dans cette affaire. Il est le grand-père. Tu te rends compte de ce que tu lui demandes ?
– Je ne l’avais pas vu de cette manière… Je suis stupide…
– D’accord. J’appelle Mira et Reymo… Et Nori.
– Et Nori, répète Élisa, un sourire légèrement taquin sur les lèvres.
Rose quitte la pièce. Elle doit aller chez les deux Martins pour emprunter le communicateur intertemporel. Bientôt, toutes les personnes vivant à cet étage, David mis à part, sauront pour cet après-midi. Ça, ça n’était pas dans mes visions, se dit Élisa. Elle s’est juste vue perdre les eaux, avec l’heure qui s’affichait sur le mur à ce moment-là. Et plus tard, elle se voit avec une équipe médicale autour d’elle alors qu’une contraction la fait crier de douleur… et David n’est pas là. La raison de cette absence est bien plus claire. Elle a tout vu. Elle se demande s’il y a une sorte d’autocensure dans son esprit. Quand il s’agit d’elle-même, c’est systématiquement confus et fragmenté. Quand elle n’est pas impliquée, c’est clair comme de l’eau de roche et en séquence complète.
Élisa s’arrête au milieu de ses pensées. Pour la première fois, le bébé semble stressé. Elle met une main sur son ventre, et commence à chanter une chanson. Elle doit penser à autre chose qu’à l’accouchement à venir, à se demander pourquoi elle ne l’a pas vu dans sa totalité. C’est le grand jour pour son bébé. La chanson fait son effet et l’enfant s’apaise. Élisa peut sentir la joie revenir dans l’esprit de sa fille. À partir de maintenant, jusqu’à ce qu’elle n’en soit plus capable, sa fille ne recevra plus que de l’énergie positive de sa part, décide-t-elle.

Quand Rose revient, Élisa s’est endormie. Elle affiche un sourire sur son visage et semble très sereine. Rose quitte le salon de ses amis sur la pointe des pieds, mais sursaute soudainement lorsqu’elle sent une présence dans son dos.
– N’ayez pas peur jeune fille, dit le Commandant Suprême.
– Vous n’avez qu’à vous annoncer dans ce cas, répond Rose plus sèchement qu’elle ne l’aurait voulu.
– Il se peut que je sois un peu nerveux aujourd’hui, s’excuse-t-il.
– Je sais que vous savez, continue Rose baissant la voix.
Devant l’air confus du vieil homme, elle précise :
– À propos de l’accouchement…
Pus désignant le porte, elle ajoute :
– Élisa s’est endormie. Il est presque midi. Vous avez faim ?
– Dès que je me glisse dans ce corps, j’ai faim.
– Tous les gens de cet étage vont venir ici pour le déjeuner. Ils cuisinent chez les deux Martins, et amèneront tout ici, de telle sorte qu’Élisa n’ait pas besoin de changer d’appartement.
– C’est une excellente idée.
– En attendant, prenons un verre.
– Vous avez du vin blanc ici ?
– Je ne sais pas. Allons jeter un œil dans le réfrigérateur…

****

Plus tôt dans la journée
Le Commandant quitte son appartement avec un pincement au cœur. Il sait que l’accouchement est pour bientôt, d’ici la fin de la semaine. Dans un peu plus d’une heure, il sera de retour. Il espère que tout se passera bien, en son absence. Élisa lui avait paru si calme, ce matin. Trop calme. Il se dit qu’elle a beaucoup changé ces derniers temps, et il ne sait pas vraiment s’il doit s’en réjouir ou s’en inquiéter. Si elle lui a caché quelque chose aujourd’hui, c’est qu’elle est vraiment devenue très forte. Ce matin, elle n’était qu’une ile de sérénité. Il ne peut s’empêcher de penser que ce n’est jamais qu’une technique compensatoire. Il essaie de se raisonner. Quelle que soit la vérité, Élisa sait ce qu’elle fait et il doit l’accepter.
Il entre dans la navette qui l’amènera jusqu’à l’Hôtel de District. La dernière fois qu’il s’est rendu là-bas, c’était pour son mariage. Il s’assoit sur la première place libre qu’il trouve et se perd immédiatement dans ses pensées. Il est fin prêt pour l’accouchement à la Dalygarienne, et même impatient. La vision de leurs petits entrainements avec Élisa lui met un large sourire sur ses lèvres. Puis ses pensées s’arrêtent un instant sur d’autres entrainements, quand Élisa essayait d’extraire son esprit hors de son corps, par sa seule volonté.
Au début, lorsque rien ne se passait, ils étaient pris de fous rires. Élisa était d’ordinaire la première à éclater de rire et il finissait toujours par la rejoindre. Ils décidèrent alors qu’elle devait essayer seule. Il expliqua à Élisa qu’il pensait que son esprit était conditionné à sortir quand elle était extrêmement relaxée, et c’était pourquoi cela était arrivé sur Dalygaran, le jour de leur mariage. Il fallait qu’elle trouve un autre moyen. Il se souvient des quelques fois où il est entré dans la pièce, alors qu’elle était toujours allongée sur le lit, pour lui demander :
– Alors, c’est bon ?
– Non, répondait systématiquement Élisa.
Plus le temps avançait, plus il hésitait à entrer dans la pièce, le faisant de plus en plus tard. Au bout d’une semaine, Élisa n’attendait même plus la question de son mari, et dès qu’il entrait dans la pièce c’est un « non » puissant et déçu qui l’accueillait. Sentant que sa femme commençait à désespérer, il essaya de l’encourager.
– Ça prendra le temps nécessaire, Lisy, mais un jour tu y arriveras. Je n’en doute pas un instant.
– J’ai la sensation que mon esprit résiste. Plus je le veux, et moins j’y arrive.
– Tu dois alors trouver un état où ton esprit ne veut pas résister…
Élisa le fusilla presque du regard.
– Eh, Lisy chérie, réfléchis-y, murmura-t-il, la prenant dans ses bras.
Et il lui offrit tout l’apaisement dont elle avait besoin.
Le Commandant sourit à nouveau, au souvenir d’Élisa sortant de leur chambre, quelques jours plus tard surexcitée :
– Ça y est ! J’y suis arrivée.
Et elle s’est jetée dans ses bras.
– Et c’est grâce à toi. C’est ton enseignement…
– Vraiment ?
– Oh allons. Tu avais soigneusement choisi tes mots. Tu n’as pas dit « un état où ton esprit ne peut résister », à la place tu as choisis « où il ne veut pas ». Ça fait trois jours, et je n’arrêtais pas de me demander pourquoi. Quand est-ce que j’avais pu essayer de demander à mon esprit de ne pas vouloir résister ? Après que tu aies abaissé le tien dans la forêt Dalygarienne, pour que je puisse en prendre le contrôle quand tu avais cet inhibiteur de déplacement autour du cou. Tu as essayé de m’enseigner la technique par la suite, mais je n’y étais pas parvenue. Dans la geôle Frigellyenne récemment, j’y suis arrivée sans problème, sans me poser plus de questions. Alors dès que ça m’est revenu, j’étais certaine que c’était la solution. Si abaisser son esprit permet à quelqu’un d’entrer, ça peut être aussi utile pour sortir.
Et quand je suis très détendue, c’est un état un peu équivalent : ma résistance est au plus bas.
Il faut que je travaille maintenant sur ses escapades plus réflexes qu’autre chose, pour ne garder que celles vraiment voulues.
Le Commandant serra fort sa femme dans ses bras, pas trop, à cause du bébé, mais Élisa put sentir sa fierté.
– Je savais que tu trouverais. Je te l’avais dit, lui murmura-t-il à l’oreille.

Le Commandant est toujours perdu dans ses pensées, lorsque la voix électronique dans la navette annonce « Hôtel de District ».
Son rendez-vous est au premier étage. Il a dix minutes d’avance. Lorsqu’il passe devant la salle des conseils, il ressent beaucoup de peur et de la rage derrière la porte. Sans plus y penser, il tourne tout doucement la poignée pour essayer de jeter un œil à l’intérieur. La porte s’ouvre brutalement. Une main lui agrippe le col et le tire à l’intérieur. Il n’a pas le temps de réagir qu’on le frappe à la tête, et il perd connaissance.

Lorsqu’il ouvre à nouveau les yeux, il est allongé au fond de la pièce. Il y a un homme et une femme assis auprès de lui, elle à sa gauche, lui à sa droite. La femme le fixe et porte son index au niveau de la bouche. Il n’y a pas un bruit dans la salle, mis à part quelques pas nerveux.
Le Commandant tourne la tête tout doucement et découvre la scène. Il est derrière un bureau, et il peut deviner une douzaine de personnes assises par terre juste devant. Trois autres personnes sont debout, et l’une d’entre elles est très nerveuse, faisant des allées et venues comme un lion en cage.
– Pourquoi ne rappellent-ils pas, demande l’homme nerveux.
– Ils vont le faire, répond une voix parmi les personnes assises.
– Je vous ai dit de la fermer, crie l’homme nerveux.
– Mais je peux aider, répond la même voix qu’avant.
Le Commandant entend le bruit d’une énorme gifle.
– Il vous a dit de la fermer, siffle la voix d’un autre homme.
– C’est le Gouverneur du District, il peut vraiment vous aider, proteste une voix de femme.
– Ne fait pas ça, s’oppose une autre voix de femme, parmi ceux qui sont debout.
– Alors, fais-les se tenir tranquille, répond rageusement un des hommes.
Le Commandant fait bouger ses doigts. Petit à petit, il étire ses muscles. Sa tête est lourde.
La femme à côté de lui, sans dire un mot, dessine un cercle au-dessus de son crâne. Il jette un œil à l’homme à côté, qui confirme par un signe de tête.
Très lentement, le Commandant amène une main sur le haut de son crâne, à l’endroit indiqué par la femme et découvre une sacrée bosse. Il se souvient avoir été tiré à l’intérieur, puis, plus rien, blanc total. L’homme désigne quelque chose sur le mur et montre son index en le bougeant légèrement devant lui.
La vision du Commandant est un peu brouillée. Il devine que l’objet sur le mur est une pendule, mais il ne peut pas lire l’heure. Il suppose qu’il s’est passé une heure depuis qu’il est arrivé, s’il a bien interprété la signification de l’index montré par son voisin.
Soudain, un téléphone sonne. L’homme en colère décroche et commence à cracher quelques insultes dans le micro.
La femme à côté du Commandant commence à chuchoter.
– Je m’appelle Nicole.
– Fred.
– David.
– Ils veulent utiliser le réseau de diffusion d’urgence pour envoyer un message à la population, lui apprend-elle.
– Un message ? demande le Commandant.
– Ce sont des Nostalgiques. Et ils sont armés.
L’homme en colère continue de crier.
– Ils veulent la fin de notre société. Ils veulent que notre monde soit dirigé à nouveau par une caste dominante.
À la vue du visage interrogateur du Commandant, Nicole poursuit :
– Si vous n’aviez pas été frappé à la tête, on pourrait se demander d’où vous débarquez.
L’homme dénommé Fred fixe Nicole d’un regard désapprobateur. Ils n’ont pas de temps à gaspiller en bavardages.
– Ils pensent qu’il y a des personnes supérieures qui méritent mieux que ce qu’elles ont actuellement, précise Fred.
Le Commandant lève discrètement la main pour signifier qu’il a compris.
« Des Suprémacistes » se dit-il. Il a lu des choses à leur sujet. Un mouvement en pleine déliquescence…
L’homme en colère arrête de crier et semble écouter. Il raccroche après avoir hurlé :
– Une heure, pas plus !
Le Commandant se sent inutile. Il a vraiment besoin de récupérer s’il veut tenter quelque chose.
La femme preneuse d’otage demande subitement à travers la salle :
– Comment va-t-il ?
– Toujours dans les vapes, répond Fred.
– J’espère que tu ne l’as pas tué, dit la femme à son complice avec colère.
– Ferme-là. Tu es avec nous, ou avec lui ?
– Elle est avec nous…
– … dit son petit ami.
– Arrêtez. Arrêtez ça, tous les deux ! intervient la femme.
– Peut-être devrions-nous leur montrer qu’on ne plaisante pas.
La femme s’approche de l’homme en colère et marmonne quelque chose à son oreille. Il réagit violemment, en la poussant et s’en va soudainement près d’une fenêtre. La femme fait « non » de la main à son petit-ami prêt à réagir. Puis le silence remplit à nouveau la pièce.
Trente minutes après, le Commandant ouvre à nouveau les yeux. La pendule est bien nette maintenant. Il se sent beaucoup mieux. Il lève discrètement un pouce, pour informer les deux personnes près de lui que tout va bien.
– Dites-leur que je suis réveillé, demande-t-il à l’homme et la femme aussi bas que possible.
– Ce n’est pas une bonne idée, répond la femme tout aussi bas.
– Eh, on ne chuchote pas là-bas, dit l’homme en colère.
– Vous devez me faire confiance, continue le Commandant. Je dois les voir…
La femme décide de satisfaire la requête du Commandant.
– Il est réveillé, crie-t-elle.
– Tu vois, il n’est pas mort, raille l’homme en colère.
Puis il ordonne :
– Vous trois, devant le bureau avec les autres. Maintenant !
Le Commandant dit doucement :
– On reste tous derrière. Aidez-moi à me lever.
Nicole et Fred obéissent.
Le Commandant jette rapidement un regard tout autour. Deux révolvers, un fusil. C’est le plus nerveux des trois preneurs d’otages qui a le fusil.
Le Commandant porte soudainement une main à son front et s’affaisse. Il est soutenu par Fred et Nicole.
– Il est à nouveau inconscient ! dit Fed, alors que le Commandant lève un de ses pouces.
– Non, non, je vais bien, répond le Commandant d’une voix à peine audible.
– Qu’est-ce qu’il dit ? demande le petit ami.
– Il dit qu’il va bien. Ce n’est manifestement pas le cas, réplique Nicole, alors qu’ils s’asseyent tous à nouveau.
– On va se disputer, murmure le Commandant. L’objectif est de faire s’approcher le couple.
– Ils ont des armes.
– Je sais ce que je fais.
– Vous êtes quoi, une espèce d’agent spécial ?
– On doit les faire s’approcher.
– Arrêtez donc de marmonner vous trois et venez ici immédiatement.
Nicole pique une crise.
– Ce fils de pute est l’un des vôtres. Venez donc le chercher vous-même.
– Viens avec moi, dit la femme preneuse d’otages à son petit ami.
– Restez assis avec vos mains derrière la tête, ordonne l’homme à Fred et Nicole.
Le Commandant qui est à genoux regarde les preneurs d’otages et dit avec la voix pleine de rage :
– Éloignez-moi de ces deux débiles…
– Vous allez vous asseoir avec les autres. On ne sait pas qui vous êtes.
L’homme et la femme, embarrassés par leurs armes tentent de mettre le Commandant debout. Celui-ci se fait aussi inerte qu’il le peut.
– Mes jambes, elles sont faibles. Je ne peux pas tenir debout, se plaint-il.
– Faites un effort, répond la femme.
– Vous voyez. Ce type est un boulet, raille Fred.
– La ferme.
– Emmenez-le loin de nous, ajoute Nicole.
Distraits par Fred et Nicole, pestant après eux, les deux preneurs d’otages ne réalisent pas que le Commandant se redresse un peu, et tend ses muscles. En un éclair, il les déséquilibre, et immobilise l’homme. Avec une main sur sa bouche, il lui murmure dans l’oreille avec son pouvoir de suggestion, juste avant de se retirer :
– Pas un mot. On ne bouge plus.
La femme se retrouve au sol sur le dos, le souffle coupé, comme paralysée. Elle sait que l’autre preneur d’otage n’hésitera pas à tirer dans le tas, si elle se met à crier. Le Commandant l’a bien compris. Il sait que parmi les preneurs d’otages, elle est celle qui s’inquiète de la vie des gens et ne prendra pas le risque d’un bain de sang.
Nicole et Fred prennent les armes qui leur sont tombées à portée de main.
Nicole donne la sienne au Commandant.
D’où il est, l’homme en colère a juste vu ses deux comparses disparaître en tombant.
Nicole et Fred continuent à parler.
– Vous voyez bien à quel point ce type est stupide. Prenez-le avec vous.
L’homme en colère s’approche du bureau, fusil droit devant. Le Commandant doit agir vite. Il laisse le révolver au sol avant de passer soudainement à l’attaque, pour désarmer l’homme. Comme s’il s’agissait d’un simple bâton, il saisit le canon du fusil dans un mouvement circulaire, le faisant pointer vers le plafond, tout en assenant un bon coup de crosse dans l’estomac du preneur d’otage. L’homme tombe à terre.
Le Commandant se débarrasse du fusil afin d’avoir les mains libres pour l’immobiliser.
– C’est fini, lui dit-il une fois qu’il l’a définitivement neutralisé.
Et dans son oreille, il ajoute en utilisant sa capacité de suggestion :
– On ne bouge plus.
Le Commandant prend un moment pour se calmer
– Voilà la situation, dit-il à voix haute tout en se levant. Vous êtes sous ma responsabilité jusqu’à votre arrestation officielle. Gardez à l’esprit, que vous êtes fait des tas d’ennemis ici. Bougez d’un cil, et vous aurez des ennuis.
Le Commandant sent soudain une bouffée de rage envahir un des otages, et il a juste le temps de ceinturer une femme, avant qu’elle ne ramasse le fusil.
– Bande de bâtards, vous avez tout fait foirer. Je vous hais. Je vous hais tous.
L’homme, identifié plus tôt comme le Gouverneur de District ramasse le fusil, canon pointé vers le sol.
C’est à ce moment précis que toutes les fenêtres de la pièce se mettent à voler en éclats et que des soldats investissent la pièce. Pendant ce temps-là, l’unique porte est enfoncée.
Le Gouverneur lâche immédiatement le fusil, mais il est déjà trop tard. Un des soldats lui a tiré dessus. Fred, un peu plus lent, n’a pas le temps de lâcher l’arme avec laquelle il tenait encore les autres preneurs d’otages en respect. Il se fait aussi tirer dessus.
Heureusement, personne n’a pensé à prendre celle que le Commandant avait laissée au sol, derrière le bureau. Par conséquent, les tirs s’arrêtent.
Une femme hurle, et s’agenouille auprès du Gouverneur de District.
– Mais qu’avez vous donc fait ? leur dit-elle sous le choc.
– C’est un sédatif, Madame. Il est juste endormi.
Le Commandant qui bataille toujours avec la femme hystérique qu’il emprisonne de ses bras, trouve l’énergie nécessaire pour dire :
– Vous venez de tirer des sédatifs sur deux otages, mais celle-ci aurait besoin qu’on la calme un peu.
Un gars approche avec une seringue et endort la femme.
– Merci, dit le Commandant, tout en allongeant la femme au sol.
La confusion dans la pièce est indescriptible. Les otages si calmes avant l’assaut sont maintenant hors contrôle. Ils montrent du doigt les preneurs d’otages, en disant que ce sont eux les coupables.
– Commandant Crystal, Forces Spéciales, se présente le Commandant à un soldat.
– A vos ordres, Monsieur.
– Je ne suis pas en fonction ici. Mais j’aimerai parler à…
– Je pense que c’est à moi que vous voulez parler, dit un homme mince derrière le Commandant. Cette opération est un désastre, poursuit-il en baissant à la fois sa voix et la tête.
– Vous n’aviez apparemment aucune idée de la situation…
– L’équipement d’écoute est arrivé trop tard. Quand on l’a finalement eu, on a entendu comme une bagarre. Et c’en était une. J’ai ordonné l’assaut immédiat, avec instruction de tirer sur toute personne armée.
– Ce n’était fort heureusement que des sédatifs.
– Bien sûr. Vous saviez ça, de toute manière.
– Pas les otages. Vous les avez effrayés.
– Manifestement. Je ne suis pas un militaire, vous savez. Je suis juste un agent de sécurité à qui on a donné la responsabilité de commander cet escadron de volontaires. On fait des exercices de sécurité. On est supposé savoir gérer une foule en panique, pas de la provoquer. Il va falloir que je reconsidère mon aptitude à occuper ce poste.
– Vous avez tort.
– Quoi ?!
– Après ce qui vient de se passer, vous êtes motivé pour que jamais ça ne se reproduise, j’ai pas raison ?
– Bien sûr que si.
– Alors vous êtes désormais la bonne personne sur le bon poste. Vous devez juste apprendre quelques manœuvres stratégiques.
– Vous allez faire ça pour nous, Commandant ?
– Oh non, pas moi. Je ne suis plus en service…
Puis regardant la pendule, il interrompt la conversation.
– Veuillez m’excuser. Il faut que j’appelle ma femme…
Le Commandant fouille dans la poche interne de son manteau.
– Flûte, je l’ai oublié à la maison…
– Commandant ? J’ai entendu que vous êtes Commandant ?
– Je ne le suis plus.
– Il est évident que vous l’êtes toujours. Quelque chose m’a dit de vous faire confiance… Et c’était pareil pour Fred.
– Vous avez été tous les deux pleins de ressources. Et vous m’avez beaucoup aidé.
– J’étais terrifiée, mais j’ai laissé mon instinct parler.
– Je connais quelqu’un d’autre comme vous.
– David, je vous ai entendu pour votre téléphone. Prenez donc le mien.
– Oh merci, Nicole.
Le Commandant était supposé être absent pour une heure seulement et cela en faisait bien deux maintenant qu’il était parti.
– Élisa ?
– Oh, je m’étais endormie dans le fauteuil.
– Tout va bien, ma chérie ?
– Oui, ne t’inquiète pas.
– Je vais certainement rentrer plus tard que prévu. Je te raconterai ça, à la maison.
– Prends ton temps. Le bébé n’est probablement pas pour aujourd’hui, lui ment-elle.
– Je t’aime très fort.
– J’aime très fort aussi. Au revoir David.

Un peu moins d’une minute après l’appel de son mari, Paul entre dans la pièce.
– Eh, Élisa, je suis venu voir si tu dormais encore. Il semble que non. Le repas est prêt, dit-il d’un ton enjoué.
– Quoi ? Mais ce n’est pas encore l’heure.
– Bien sûr que si !
– Regarde, lui répond-elle, en montrant la pendule.
– Cet appareil n’a jamais bien fonctionné. Laisse-moi jeter un œil.
Dès que Paul prend la petite boite dans ses mains, l’heure et la date disparaissent du mur.
– Voyons un peu, marmonne-t-il.
Après avoir appuyé sur quelques boutons, il remet la boîte à sa place.
Élisa devient toute pâle. Sur le mur maintenant, s’affiche exactement l’heure à laquelle elle est supposée perdre les eaux.
– Ah, ce n’est pas la bonne heure non plus. Sylvestre viendra y jeter un œil. Lui, il pourra sans doute la réparer. Mais il n’est pas là aujourd’hui. Lucia ne sait pas du tout où il peut être. Elle dit qu’il disparaît de plus en plus souvent.
« Le bricolage sur Frigellya » se dit Élisa. « Ces deux-là ont vraiment besoin de se parler ». Puis tout haut :
– Je te rejoins dans quelques minutes. J’ai besoin de me rafraichir le visage. Ne m’attendez pas.
Élisa fait comme si elle allait se lever.
Dès que Paul n’est plus dans la pièce, elle s’arrête et reste dans le fauteuil. Elle regarde une fois de plus l’heure sur le mur. Puis, elle compte dans sa tête deux fois jusqu’à soixante pour être sûre que deux minutes se sont passées. Elle regarde à nouveau le mur : l’heure n’a pas bougé.

****

Puisqu’elle n’a maintenant plus aucune idée de quand elle va perdre les eaux, Élisa décide de s’en remettre à ses sens, comme toutes les autres mères. Tout d’abord, elle va profiter d’un bon repas. Rien que l’odeur qui lui parvient jusqu’aux narines lui ouvre l’appétit.
Après le repas, c’est le moment de la digestion et de la relaxation. Elle a envie de faire quelques exercices sur son ballon. Elle s’est laissée dire que c’était parfait comme préparation à l’accouchement. Et en plus, le bébé semble vraiment adorer le mouvement de balancier que ça procure. Le grand ballon est rangé derrière le fauteuil. Élisa est à nouveau seule dans le salon. Les autres sont restés bavarder dans la cuisine. Ils savent qu’elle apprécie le calme après les repas.
Elle prend le ballon, s’assoit dessus et commence les exercices. Le contentement du bébé est immédiat. Et ça rend Élisa heureuse. Lorsqu’elle en a assez, elle se lève. Elle n’a même pas fait un pas, qu’elle perd les eaux. Le bébé en elle ne réagit pas. Élisa respire profondément. Toujours pas de contraction.
Elle a besoin de se changer, et se rend donc dans sa chambre pour mettre une longue chemise de nuit.
Rose se met à frapper frénétiquement à la porte.
– Élisa, qu’est-il arrivé dans le salon ? C’est…
– J’ai perdu les eaux, répond calmement Élisa en ouvrant la porte.
– On doit le dire à David.
– S’il te plait, fais donc ça pour moi.
– On doit prévenir aussi l’équipe médicale.
– Seulement quand j’aurai des contractions régulières. Et je n’… Oh.
– Élisa ?
– C’est la première.
– J’appelle David.
Une seconde plus tard, on entend une sonnerie sur la table de nuit.
– C’est celui de David ?
– Je le crains.
– Mais il t’a appelé tout à l’heure, tu nous as raconté…
– Il a dû probablement en emprunter un.
– On ne peut pas le joindre alors.
– Manifestement.
– Je pars le chercher.
– Non, Rose, s’il te plait, reste avec moi.
– J’envoie quelqu’un alors. Nori peut y aller.
– J’ai besoin de lui ici. Tout comme Mira et Reymo.
– Paul…
– … a un bébé. Laisse-le donc tranquille et Nelly aussi.
– Lucia…
– … a d’énormes soucis avec son petit-ami.
– Comment ça ?
– Tu peux me croire. Ne mettons pas de poids supplémentaires sur ses épaules. Tout va bien se passer.
– Le père de David…
– Rose, arrête ça. Il est inutile de chercher à trouver David aujourd’hui. Il est avec des gens importants. Laisse-le donc rencontrer son destin.
– Oh Élisa, tu es flippante quand tu parles comme ça.
Dès que la nouvelle de la première contraction se répand à l’étage, tout le monde vient s’installer dans le salon de David et Élisa. La porte de la chambre reste ouverte. Chacun vient la voir tour à tour, alors qu’elle tente vainement de se relaxer.
– J’ai besoin de faire quelque chose, dit-elle après la seconde contraction.
Soudain, elle se lève.
– Où vas-tu comme ça ? demande Rose.
– Dans la chambre du bébé. Ce n’est pas prêt.
– Bien sûr que si.
– Je te dis que non.
Rose suit Élisa, faisant quelques signes aux autres, voulant dire à peu près « ne bougez pas, on revient de suite».
Dans la chambre de sa fille, Élisa vide frénétiquement les tiroirs de la commode dans le berceau.
– Regarde-moi ça, c’est tout mélangé.
– C’est toi qui viens de le faire.
– Ne dis pas n’importe quoi. C’était un vrai bazar dans ces tiroirs.
Rose comprend qu’elle n’a aucune chance de calmer Élisa.
– Laisse-moi t’aider dans ce cas, lui dit-elle suffisamment fermement pour qu’Élisa n’ose le lui refuser.
– Couleur par couleur. Les hauts d’un coté, les bas de l’autre.
– D’aaaaccord.
Quand c’est terminé, Rose propose à Élisa de rejoindre les autres.
– Je ne veux pas retourner dans ma ch… Oh.
– Troisième ?
– Troisième…
Comme il est d’usage à ce moment-là, Élisa appelle l’équipe médicale.
– Trois contractions en une heure et demie ? Bien. Je rassemble l’équipe. Rappelez-nous quand vous en serez à une toutes les cinq minutes.
Élisa puise beaucoup d’énergie pour rester calme vis-à-vis du bébé. Sa fille semble très sensible à son humeur, mais pas à ce qui se passe dans son corps.
Élisa a lu des tas de choses à propos des premiers accouchements. Ils sont supposés être longs. Mais deux heures après la première contraction, tout s’accélère. Paul est en train de lui lire une histoire pour la détendre, et c’est alors qu’elle pouffe de rire à l’évocation d’une scène, qu’une forte contraction lui arrache un cri, si fort, qu’il n’ose continuer.
Le vieil homme arrive alors pour l’aider à rassurer le bébé. Élisa est très reconnaissante pour tous ses mots d’apaisement. Deux heures et demi après la première contraction, elle en est déjà au rythme d’une toutes les cinq minutes.
– J’appelle l’équipe médicale pour toi, dit Rose.
– Nous serons là dès que possible.
– Ce qui veut dire ?
– Dans dix à quinze minutes.

****

Après son coup de fil à Élisa, le Commandant doit se rendre à l’hôpital pour vérifier son état de santé. Il est conduit à l’hôpital dans le même fourgon médical que le Gouverneur du District et Fred. Ils sont toujours endormis, et auront quelques tests à subir à leur réveil. Quant au Commandant, on lui a prescrit un scanner et il ne devra pas quitter l’hôpital avant d’en avoir eu l’analyse du résultat.
Deux heures après son arrivée à l’hôpital, le Commandant attend toujours après les fameux résultats. Pendant ce temps-là, il est questionné par l’enquêteur officiel du District. Ils sont interrompus par l’infirmière qui demande au Commandant de la suivre.
– Excusez-moi, je suis l’enquêteur du District et je n’ai pas fini avec Monsieur.
– J’en suis navrée, mais la demande vient du Gouverneur lui-même. Il s’est réveillé, il y a quelques minutes.

Le Commandant suit l’infirmière jusqu’à la chambre du Gouverneur, où il est surpris de retrouver Nicole.
– C’est mon patron, et j’avais quelque chose à lui montrer.
– Vraiment ? Quoi donc ?
– Le dossier du Commandant David Cristal : votre dossier.
Comme il le fait toujours dans pareil cas, le Commandant se contente de lever les sourcils.
– Dossier confidentiel, souligne le patron.
– Vous avez neutralisé l’homme et pas la femme quand vous les avez fait tous deux tomber. Pourquoi ? demande Nicole tout de go.
– Elle n’aurait pas risqué de provoquer la colère de l’autre homme. Elle était celle qui s’inquiétait pour les gens. Elle s’est tenue tranquille pour éviter un bain de sang.
– Vous voyez ? dit Nicole à l’attention de son patron.
– Oui, oui. Vous êtes une sorte de profileur, vous lisez les personnalités, ou quelque chose du même genre, je me trompe ?
– C’était une partie de mon métier avant.
– Monsieur Cristal, le District a besoin de quelqu’un comme vous.
– Oh, non, non, non, non. Rien sur Terre ne pourra m’inciter à prendre le commandement de quoi que ce soit.
– Personne ne le vous demande. Que penseriez-vous de devenir instructeur ? Devenez donc notre enseignant pour que nos gens soient prêts.
– Prêts à quoi ?
– À réagir comme vous.
– Ce ne sont pas des procédures qu’on peut apprendre.
– C’est une méthode à appliquer. Vous avez évalué la situation. Vous avez choisi une stratégie en fonction du danger.
– C’est différent à chaque fois.
– Apprenez-leur.
Le Commandant se tait. Il était loin de s’imaginer ce matin en quittant son appartement qu’il aurait une telle proposition dans la journée.
– Je dois y réfléchir. Je ne suis pas seul. J’ai une femme et un enfant à naitre.
– On ne vous prendra pas tout votre temps. Vous déciderez vous-même de l’agenda.
Le Commandant se tait à nouveau.
– Au passage, votre demande à propos de votre salle de combat est acceptée. Vous en aurez bientôt une bien plus grande dans votre voisinage.
– Je vous remercie.
– À votre service.
Un infirmier entre dans la pièce.
– Monsieur David Cristal est-il ici ?
– C’est moi.
– Vos résultats sont prêts, Monsieur. Veuillez me suivre.
Le Commandant est accueilli par une femme d’âge moyen.
– Veuillez vous asseoir, lui dit-elle lorsqu’il entre dans la pièce. Vous êtes un sacré chanceux, vous savez. Vous n’avez absolument rien. Regardez-moi donc cette magnifique image.
Et elle sort le scan.
– Rien. Rien du tout. Cependant je vous recommande le repos le plus complet pour les prochaines 48 heures.
– D’accord, répond le Commandant.
Quand il quitte le bureau du docteur, il est rattrapé par l’enquêteur du District.
– On n’a pas fini.
– Je dois téléphoner à ma femme. Elle va accoucher dans les prochains jours. J’aimerais savoir comment elle va. Je dois trouver un téléphone. J’ai oublié le mien à la maison.
– Je vous en prie, prenez donc le mien. C’est votre premier enfant ?
– Oui, répond le Commandant en souriant.
Il prend le téléphone de l’enquêteur.
– C’est occupé. J’essaierai plus tard, si ça ne vous dérange pas.
L’enquêteur lui renvoie un sourire comme toute réponse et dit :
– Confidentiel ?
– Quoi ?
– Votre dossier…
– Les nouvelles vont vite. Laissez-moi deviner. Nicole ?
– C’est ma cousine. Alors comme ça vous savez prédire le comportement des gens.
– Je suis assez bon en ce domaine.
– C’est comme ça que vous avez su à propos de la femme sur le point de prendre le fusil. Elle était à votre périphérie, mais vous avez senti quelque chose et vous avez réagi immédiatement. Vous avez épaté les témoins, vous savez. Quand les fenêtres ont explosé et qu’on a enfoncé la porte, vous n’avez pas lâché votre prise. Quand on a tiré sur le Gouverneur, vous avez immédiatement regardé dans la direction de l’autre personne avec une arme à la main.
– Les témoins vous ont dit ça ?
– Les enregistrements des caméras l’ont montré.
– Et qu’en déduisez-vous ?
– Que ce n’était pas la première fois que vous vous retrouviez sur un tel champ de bataille. Vous n’avez pas relâché votre étreinte sur la femme hystérique un seul instant, jusqu’à ce qu’on lui injecte un tranquillisant. Et ce malgré votre rage de voir des gens innocents se faire tirer dessus, même avec des sédatifs. Parce que vous ne pouviez rien y faire et que vous saviez que personne d’autre ne serait visé.
– Elle faisait partie du personnel du District ?
– Embauchée depuis six mois sur des compétences de documentaliste. Elle aidait Nicole à monter les dossiers difficiles.
– Et elle a été une aide interne pour les preneurs d’otages, je suppose.
– Les armes ont été cachées par elle, dans la pièce. Les trois sont rentrés là en tant que reporters. Comme ils n’avaient pas été enregistrés pour cette session, on leur a demandé d’attendre dans l’entrée, jusqu’à ce quelqu’un de la sécurité vienne les contrôler. On ne les autoriserait pas à approcher du bureau des délibérations, avant que ce soit fait.
Personne ne faisait attention à eux, lorsqu’ils se sont séparés pour récupérer les armes. Quand le gars de la sécurité est arrivé, ils l’ont tiré à l’intérieur, comme ils l’ont fait pour vous, sauf que lui n’a pas reçu de coup sur la tête.
– Comment a-t-elle fait pour apporter les armes dans la pièce ?
– En étant souvent la dernière personne à quitter le bureau, après que le contrôle automatique de l’entrée ait été éteint. Elle est re-rentrée une paire de fois sous des prétextes très communs : une fois, elle avait oublié son téléphone dans son bureau et une autre fois, elle avait loupé la navette, et avait un besoin urgent d’aller aux toilettes, avant que la prochaine ne passe.
Les gars de la sécurité avaient pris l’habitude de la voir dans ces heures-là, quasi tous les jours. Et elle n’est revenue que deux fois à l’intérieur. Alors, ça ne les a pas plus tracassé que ça. Je suppose que la première fois c’était pour les deux révolvers, et que la deuxième c’était pour le fusil.
– Très bien planifié et exécuté.
– Tout à fait.
La conversation entre les deux hommes se poursuit. À la fin, c’est plus le Commandant qui questionne l’enquêteur. Machinalement, il a déjà commencé à analyser les vulnérabilités de l’organisation. L’enquêteur avait eu des ordres clairs : « Dites-lui tout ce qu’il veut savoir », avait demandé le Gouverneur. Il voulait que l’enquêteur ferre le poisson, et le poisson semblait bien être ferré. Mission accomplie.

****

À la cafétéria de l’hôpital, les deux hommes discutent maintenant de la vie.
– D’accord, je viendrai pour essayer, répond l’enquêteur à la proposition du Commandant de se joindre à ses cours d’arts martiaux.
– Je n’ai pas vu le temps passer. Pouvez-vous me prêter à nouveau votre téléphone ?
– Oui, bien sûr.
Cette fois-ci, quelqu’un décroche.
– Rose ? C’est David.
– David, mais où es-tu ?
– C’est une longue histoire.
– L’équipe médicale est à l’appartement. Élisa est sur le point d’accoucher.
– Quoi ?! Le bébé arrive maintenant ? J’arrive le plus vite possible.
– Je pense que vous avez besoin d’un transport rapide.
– Oui.
L’enquêteur récupère son téléphone.
– Monsieur le Gouverneur, Monsieur Cristal doit rentrer chez lui rapidement. Sa femme est sur le point d’accoucher… Oui, je suis d’accord. Il est bien trop faible pour prendre les transports en commun… D’accord, on va directement à l’entrée.
L’enquêteur range son téléphone dans sa poche.
– Suivez-moi.
– Une ambulance ?
– Le moyen le plus rapide pour rentrer chez vous. On a abusé de votre temps aujourd’hui. Allez rejoindre votre femme.
– Merci.
Le Commandant est de retour en moins d’un quart d’heure. Il court jusqu’à sa chambre où il peut voir Élisa entourée de l’équipe médicale.
– On est toujours à 9, dit l’un des médecins.
Il vient immédiatement lui prendre la main.
– David… Tu n’as manqué que le début. Je suis… contente que tu sois là. Aaaaah.
– Une contraction ? Laisse-moi t’aider.
– Tu ne peux pas. Ta tête…
– Comment tu sais ça ?
Élisa crie à nouveau de douleur.
– Vous ne lui avez rien donné ?
– C’était trop tard. L’accélération des contractions a été inattendue.
– 10. À la prochaine contraction, poussez.
– Élisa laisse moi entrer. Tu pousses, je prends la douleur… Tu sais comment on fait.
– Quoi ? dit l’un des médecins.
Dès que le Commandant est arrivé, Mira et Reymo ont suivi.
– C’est une façon de parler, dit Mira.
Élisa hésite. Mais elle est fatiguée, fatiguée de lutter pour envoyer des sentiments positifs à sa fille entre deux contractions. Elle abaisse son esprit et laisse son mari prendre ce qu’il veut, juste avant la contraction suivante.
Le Commandant est surpris de l’intensité de la douleur, mais n’hésite pas à tout prendre. Il ne peut refréner un cri.
– Concentrez-vous sur la femme, suggère Reymo au médecin.
– Vous tous, ajoute Mira.
Élisa attend la contraction suivante et pousse. Le Commandant est prêt, mais n’arrive pas à étouffer complètement un autre cri. Élisa essaie de reprendre le contrôle de son esprit.
– S’il te plait, non, le supplie le Commandant.
– Je… Je…
Élisa jette toute son énergie dans une dernière poussée.
L’enfant pleure. Le Commandant titube. Il est rattrapé par Reymo avant de s’évanouir.
– C’est une fille, dit l’un des médecins, concentré sur Élisa comme lui ont demandé Mira et Reymo.
– Où est le père ? demande l’un d’entre eux.
– Il a tourné de l’œil. Premier enfant… dit Mira, en faisant un clin d’œil au médecin.
Reymo, avec l’aide de Nori amène le Commandant jusqu’au salon et l’installe dans un fauteuil.
– C’est si douloureux, murmure ce dernier, reprenant ses esprits.
– Tout va bien maintenant mon fils. Ta fille est née, dit le Commandant Suprême.
Dans leur chambre, Élisa a le bébé dans ses bras.
– Regardez-moi ça. Comme tu es jolie, ma petite fille, elle murmure.
– Bien. Notre travail est terminé. On vous laisse avec le père un moment, et après on fera la paperasse. Nous devons enregistrer cette jeune demoiselle.
Les amis d’Élisa rentrent dans la chambre un à un pour voir le bébé.
– Nelly, Paul, vous voulez bien offrir quelque chose à boire à ces gens. David et moi, on doit parler, demande Élisa.
Cela prend du temps au Commandant pour être capable de se lever à nouveau afin de se rendre jusqu’à la chambre. En l’attendant, Élisa lui envoie tout l’amour qu’elle peut. Elle est trop fatiguée pour se lever, elle aussi.
Lorsqu’il apparaît dans l’embrasure de la porte, les autres se retirent. Il peut sentir la joie de sa femme et de leur petite fille.
Il s’assoit sur le lit, et sourit à Élisa.
– C’est moi qui d’habitude donne tout avant de tomber dans les pommes, le taquine-t-elle.
– Ça valait le coup, lui répond-il, en caressant la joue de sa fille du bout d’un doigt. Elle est si jolie.
– Tu veux la prendre ?
– Bien sûr. Eh, ma beauté, c’est papa.
– En 9 mois, on n’a pas trouvé un instant pour lui trouver un nom.
– On aurait du ?
– Ce n’est pas ce que vous faites sur Dalygaran ?
– Le nom du bébé est décidé le jour de la naissance, par ce qui lie profondément les deux parents. Ça vient tout seul… C’est ce que l’enfant leur inspire.
– Et cette enfant t’inspire quoi ?
– C’est difficile à dire. Aujourd’hui, je me suis retrouvé au beau milieu d’une prise d’otages.
– Aujourd’hui, je me suis battue contre mes visions.
– Tu savais ce qui allait se passer.
– Mais je ne savais pas que tu serais finalement là, juste à temps pour la naissance. Quand je suis impliquée de près, mes visions sont très fragmentées, incomplètes… Je me suis préparée à accoucher seule.
– Tu n’as même pas essayé de me prévenir.
– Tu devais avoir l’esprit bien clair pour ce qui allait t’arriver.
– Tu m’as protégé.
– Et tu m’as donné tes dernières forces.
– C’est une sacrée façon de terminer une journée.
– Ce n’est pas une fin, c’est plutôt un commencement.
– Un petit rayon de soleil montant dans le ciel de nos vies. Voilà ce qu’elle est.
– Elle ne sera pas petite toute sa vie.
– Tu as raison. Disons alors… doux.
– Doux Rayon de Soleil Montant dans le Ciel…
– Si le rayon monte, c’est que c’est le matin.
– C’est l’aurore alors. Ce sera son nom Terrien.
– Aurore.
– Oui.
– J’adore.
– Et son nom Dalygarien…
– … Doux Rayon de Soleil Montant dans le Ciel du Matin.

Annie

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