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Chapitre 1 – Lune de Miel

Élisa s’étire dans le lit. « C’est si silencieux ici », pense-t-elle, tout en laissant son esprit se perdre dans ses souvenirs. Le Commandant et elle sont sur Frigellya depuis trois semaines maintenant. Ils ont pris le temps de visiter la planète en suivant les conseils d’Abina, Christophe et Nori. Après avoir passé deux jours au Château à la suite de leur mariage, ils se sont tous deux accordés pour dire qu’ils n’étaient pas prêts à un retour immédiat sur Terre.

– On reviendra quand ma grossesse sera ce qu’elle aurait dû être lorsque j’en ai fait l’annonce : quatre ou cinq semaines. Qu’est-ce que t’en penses ?
– Oh ça, j’apprécierais grandement d’être un peu seul avec toi. Sur Terre, on est tout ensemble à l’étage. C’est sympa, mais j’ai besoin d’une pause. Toi aussi je pense, n’est-ce pas ?
– Oh que oui ! Lune de miel sur Frigellya alors ?
– Absolument.
Lorsqu’ils parlèrent de leur plan à Abina et Christophe, ces derniers leur donnèrent une sorte de disque :
– Où que vous alliez, ce disque vous indiquera où vous pouvez dormir et manger. Suivez juste les instructions. Vous êtes désormais les invités de Frigellya.
Sur Frigellya, recevoir un étranger était une ancienne coutume dont les gens étaient très fiers. Néanmoins des années de guerre avaient fait beaucoup de ravages de ce côté-là aussi. Abina, en tant que souveraine, souhaitait remettre cette idée au goût du jour en construisant un réseau officiel d’hôtes Frigellyens appelé « Bienvenue ». Être un membre de « Bienvenue » vous permettait d’avoir votre nom en double exemplaire dans les tirages au sort pour les événements au Château, et aussi d’obtenir une aide pour tout aménagement nécessaire au confort de vos invités.
Élisa et le Commandant découvrirent Frigellya essentiellement à pied, admirant les paysages, observant la vie sauvage de la planète et rencontrant de nombreuses personnes, à l’occasion des repas et de leurs haltes pour dormir.
Ils passaient d’un endroit à un autre grâce à leur transporteur. Même si Élisa avait déjà vu quelques autres mondes extra-terrestres, les couleurs qu’elle découvrit à l’occasion de leur périple l’émerveillèrent. Des étendues d’eau jaunes, de la terre bleue, des arbres rouges. Cette planète semblait avoir été créée par un peintre fou. Elle réalisa à cette occasion ô combien le la ville principale où se situait le Château épousait un style très terrien et compris en discutant avec les gens au quotidien que cela représentait pour eux le plus grand chic. Le Commandant quant à lui ne prêtait guère attention à où ils allaient. Il était juste content d’être seul avec Élisa. Il eut cependant envie de lui faire une surprise. Un soir, il resta parler avec leurs hôtes du moment, disant à Élisa qui semblait fatiguée qu’il ne tarderait pas à la rejoindre si elle allait se coucher. Lorsqu’il la rejoignit, elle était déjà endormie. Après le petit-déjeuner du lendemain matin, il entra les coordonnées du prochain endroit qu’ils visiteraient, et qui lui avait été chaudement recommandé la nuit précédente par leurs hôtes. Ils se matérialisèrent devant un très grand lac.
– Ici nous pourrons nager, lui dit-il. Nos maillots de bain sont dans le coffre sous nos sièges, et regarde — il poussa un bouton et le paysage autour d’eux disparu – personne ne pourra nous voir nous changer. Nous avons notre bulle d’intimité.
– Nous ne sommes pas dans nos corps Dalygarien, objecte Élisa.
– C’est vrai. On ne pourra pas rester aussi longtemps sous l’eau, mais tu sais comment ralentir les battements de ton cœur et nous porterons des lentilles Frigellyennes pour voir sous l’eau. Ça va aller.
– Très bien. Essayons.
Lorsqu’ils furent prêts, ils sortirent. Il y avait un autre couple pas loin, avec ce qui ressemblait à un énorme écureuil, se comportant plutôt comme un chien, suivant ses maîtres partout et réclamant des caresses. La bête s’approcha d’Élisa et du Commandant pour les sentir, et repartit rapidement à l’appel de son nom. Les deux couples se saluèrent à distance par un signe de la main.
Les jeunes mariés entrèrent dans l’eau, la main dans la main.
– Ouh, c’est pas chaud, remarqua Élisa.
– Ah ça, je suis d’accord. Mais on m’a dit hier que c’étaient les plus beaux fonds lacustres de la planète et que ça en valait vraiment la peine. Prête à essayer la nage Dalygarienne avec un corps humain ? la taquina-t-il.
– Je suis fin prête.
Et elle le tira par le bras jusqu’à ce qu’elle ait de l’eau jusqu’au cou.
– N’oublie pas de laisser les yeux ouverts, lui dit-il.
Elle lui sourit et se concentra sur le ralentissement de son cœur. Lorsqu’ils furent tous deux prêts, ils glissèrent doucement sous l’eau et commencèrent leur exploration. Et même s’ils devaient revenir plus fréquemment à la surface pour respirer, ça ne leur gâcha pas le moins du monde le plaisir qu’ils avaient à nager ensemble.
– Je n’avais jamais vu de telles merveilles avant, dit le Commandant, lorsqu’ils sortir de l’eau.
– C’était éblouissant : toutes ces lumières colorées là dessous, en provenance des plantes et des poissons. Et puis cette sorte de corail qui formait ces magnifiques structures, comme si un sculpteur à l’imagination débridée s’était amusé à créer les constructions les plus improbables. C’était… J’en frissonne encore.
– Tu sais, des fois, j’avais l’impression de regarder comme à travers un kaléidoscope, quand les poissons colorés se rassemblaient d’un coup avant de se séparer aussi brutalement pour s’éparpiller dans toutes les directions…
– Un kaléido quoi ?
– Un kaléidoscope. Élisa, c’est un objet créé par les humains. Bennedict m’en a montré un une fois après mon cours, lorsqu’il avait invité quelques-uns d’entre nous à prendre un verre chez lui. Il m’a dit qu’il avait eu cet objet très ancien de son arrière-grand-père. Tu n’en as jamais entendu parler ?

– Non.
– Eh bien, je suis content de t’apprendre quelque chose au sujet de ton monde, lui répondit-il en riant. Un kaléidoscope est un tube au fond duquel sont positionnés des miroirs et des petits morceaux de verre coloré. Quand tu tournes le tube, alors que tu regardes à l’intérieur, tu vois les pièces colorées se rassembler de différentes manières et former des tas de figures plus surprenantes les unes que les autres. Et là-dessous, c’était pareil avec les poissons. Je demanderai à Bennedict de te montrer.
– Je suis impatiente de voir ça.

C’est avec ces derniers mots en tête qu’Élisa s’étire à nouveau dans le lit.
– Tu es réveillée ? murmure son mari, déposant doucement un baiser dans son cou.
– Moui, répond-elle en se retournant pour le voir et lui offrir un sourire. Je me sens si bien ici, tu sais.
– Et moi donc. Mais notre lune de miel touche à sa fin. C’est notre dernier jour au Château.
– Tu vas voir Nori dans la salle de combat ce matin, n’est-ce pas ?
– Oui. On veut encore pratiquer un peu ensemble avant que nous partions toi et moi.
Ils s’assoient tous les deux dans le lit.
– Je… Je suis un peu frustrée de ne pas pouvoir combattre avec vous. Il n’y aurait aucun problème si j’étais en corps de voyage Dalygarien… Ce corps-là n’attend pas d’enfant…

– Élisa, nous n’en avons pas parlé, mais souviens-toi que les pilules de voyage ralentissent notre métabolisme de telle manière que douze heures de voyage ne nous coûtent que l’équivalent d’une heure de notre vie terrestre. C’est comme si tu en loupais onze. En d’autres termes, sur le plan physiologique, ton corps a vécu une heure alors que la pendule en a compté douze. Toutes nos fonctions vitales sont ralenties de manière drastique quand nous voyageons. Ce n’est pas sans conséquence…
– Oh, c’est pas vrai. Tu as raison. Ce ne serait vraiment pas bon pour le bébé, d’avoir sa croissance ralentie de cette façon…
– Élisa, pour ce que j’en sais ce n’est pas bon pour la mère non plus. Rappelle-toi ce que ça t’a fait quand le voyage a duré un peu trop longtemps : tu t’es évanouie. Et même quand nous n’utilisons ces pilules juste pour une heure ou deux, ça nous affaiblit.
– Et j’ai besoin d’être forte, pour que nous soyons tous les deux, le bébé et moi, en pleine forme, dit-elle, en passant la main sur son ventre. Je ne peux pas prendre cette pilule étant enceinte. Et si je ne voyage plus pour les huit prochains mois, il est peut-être temps pour moi de libérer à nouveau mes talents de dessinatrice.
– J’adorerais voir ça. Tu as un talent fou.
– Mais je ne pourrai pas voir notre filleule pendant un certain temps, dans ce cas-là…
– Élisa, nous trouverons une solution. On en trouve toujours. Et souviens-toi : on est aussi censé se marier sur Dalygaran dans trois mois pour le levé de l’Anneau d’Or. Et je t’assure qu’on y sera.
– Et comment si je ne peux pas utiliser le corps de voyage ?
– On n’a qu’à utiliser les nôtres.
– On aura besoin de combinaisons spatiales !
– Jamais je ne me marierai en combinaison spatiale, ça je te le jure.
– Mais on ne peut pas respirer sur Dalygaran. Si nous ne sommes ni en corps de voyage ni en combinaison spatiale, on ne peut aller là-bas.
– Eh bien, j’ai mon idée. Mais il faut que j’en parle à Mira et Reymo. Avec un petit peu de travail, on va pouvoir rendre ça possible.
– Et c’est quoi cette idée  au juste ?
– Que dirais-tu d’utiliser un transporteur Frigellyen ? Ils sont transparents. Si on pouvait les modifier pour que la bulle de sécurité soit minimaliste et que l’engin suive nos déplacements à pied, ça pourrait nous faire comme une combinaison spatiale invisible. On serait en sécurité, et parmi les Dalygariens. Je pense que ce serait une bonne chose que les gens puissent nous voir tels que nous sommes le jour de notre mariage. Tu es la Sauveuse. Et peu de gens savent vraiment à quoi tu ressembles.
– Je ne suis pas la Sauveuse.
– Oh bien sûr que tu l’es. Tu as eu une célébration nationale, tu te souviens ?
– Je ne pense pas mériter…
– Élisa, tu as mis fin à un désastre. Les gens te vénèrent. Tu ne peux rien faire contre ça.
– Je me rends. Je viendrai avec toi à cette cérémonie, avec mon gros ventre.
Le commandant rit de bon cœur.
– Tu seras magnifique.
Il la serre dans ses bras.
– David, tu ne vas pas être en retard pour ta session d’entrainement avec Nori ?
– Tu veux que je reste avec toi ?
– Ne dis donc pas de bêtises. J’ai projeté de me promener dans les jardins avec Abina et la petite Lucia.
– Aucun regret au sujet de notre retour sur Terre ce soir ?
– Comme tu l’as fort sagement souligné tout à l’heure, cette lune de miel doit se terminer. Heureusement ma robe de mariée est Frigellyenne. Elle s’ajustera à ma morphologie qui a sans doute changé un peu entre-temps. Les autres n’y verront que du feu. Et c’est tant mieux, parce que nous sommes censés venir tout droit de notre réception.
– Je sens qu’il y a quelque chose qui te tracasse.
– Je mens à ma famille et à mes amis tout le temps. Et tu sais pourquoi ? Parce que si je choisis de leur dire la vérité, je leur mets un sacré fardeau sur les épaules. Ils ne pourraient pas parler de ce qu’ils savent à propos de nous. Et ils deviennent alors des menteurs à leur tour. Ce n’est pas juste. Et si la personne à qui je choisis de me confier n’est pas assez forte pour garder nos secrets, qu’est-ce qu’on fait ? On lui efface la mémoire ? Les règles du voyage dans le temps et l’espace sont dures David. Comment je peux choisir à qui je vais donner ce fardeau ?
– Tu le sais déjà Élisa. Tu viens de faire ton premier choix, et c’était un bon choix.
– Tu m’as aidée à alléger le poids du secret pour mon père.
– Oui, j’ai eu cette opportunité, et je l’ai prise. Tous les deux, on ne peut se reposer que sur ce qu’on pense être juste.
– Je sais. Mais je suis terrorisée à l’idée de me tromper un jour…
– Élisa, tout le monde fait des erreurs, tu peux me croire.
– Tu as bien plus d’expérience que m…
– Je suis humain depuis bien moins de temps que toi. Et il m’arrive d’être perdu. Garde ça à l’esprit : j’ai besoin de toi Élisa. Tu es mon rayon de soleil sur Terre. C’est grâce à toi que ma vie vaut vraiment le coup là-bas. Sans toi, je serais juste type totalement déraciné et probablement dépressif. Et ce que mon expérience me dit, c’est que prendre une mauvaise décision est si facile. Mais les gens comme toi et moi, on essaiera toujours de corriger ce qu’on a fait de travers. Et je ne veux pas que tu vives dans la peur de l’erreur, mais dans la confiance de notre réaction. Quoi qu’on fasse, on sera toujours là l’un pour l’autre, pour s’épauler. Ce sont nos vœux de mariage. On surmontera les obstacles ensemble. D’accord ?
Élisa embrasse son mari.
– Va rejoindre Nori, je suis sûre que tu es en retard maintenant, murmure-t-elle.
– Pas encore. Dans dix minutes. Je serais prêt. Il ne m’en voudra pas si je suis en retard de quelques minutes de toute manière.
– J’en suis certaine. Allez, dépêche-toi. On se revoit plus tard au déjeuner.

Annie

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