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Chapitre 12 – Sur Dalygaran – Première partie

Depuis que je suis arrivée sur Dalygaran, mes journées ont été bien remplies. Mes matins sont consacrés à l’exercice physique, sous la direction du Commandant. Mon corps est un nouveau modèle dont les capacités doivent être testées m’a-t-on dit. J’ai quand même la sensation que c’est plutôt moi que l’on teste.
Le premier matin, j’ai du courir, faire des pompes, des tractions, monter, descendre des marches à toute vitesse, grimper à une corde, sauter des obstacles. Je me suis demandée un moment si on allait me faire courir dans une roue tellement j’ai eu l’impression d’être un rat de laboratoire. On m’avait équipé d’un bracelet enregistreur, ainsi toutes mes données vitales étaient monitorées pendant les exercices. Le Commandant avait dans ses mains une tablette de contrôle, et il avait l’air satisfait de ce qu’il voyait. Moi dans ce nouveau corps, je pouvais faire tout ce qu’on me demandait sans trop d’efforts. Et ça j’en étais satisfaite. Même si quelque part, ça me faisait bizarre de réussir des exercices qui d’ordinaire m’auraient carrément rebutée. Les tractions et les pompes, c’est vraiment pas mon truc !
Le deuxième matin, les tests concernaient l’agilité. Au départ, c’était basique : courir aussi vite que possible en posant les pieds sur des points de couleur en vis à vis, un à droite, un à gauche puis en les rassemblant au centre. Sur Terre j’étais déjà douée à ça. On le faisait avec une échelle de corde allongée au sol. Les deux pieds entre deux échelons, puis un pied dehors, l’autre de l’autre coté et on passe entre les deux échelons suivants. Mais ce n’était qu’une mise en jambes. On m’a conduite ensuite dans la salle dite “des balanciers”. C’est dans ce type d’unité que les militaires Dalygariens s’entraînent pour affûter leur réflexes. Le but du jeu est de traverser la salle le plus rapidement possible, en évitant les balanciers qui sont sur votre parcours. Les oscillations s’adaptent à votre niveau pendant le trajet. D’après le Commandant, il y a une sécurité anti-collision. Si le système détecte une erreur de jugement de votre part, une alarme retentit et les oscillateurs se mettent tous en position haute pour libérer le passage. “Ne courez pas pour le premier aller-retour, m’a-t-il dit. Voyez déjà comment ça marche”.

Alors j’ai fait mon aller-retour tranquille. Je suis passée sans accroc. Petit à petit, je suis me suis mise à sentir chaque balancier. Alors quand j’ai été à nouveau à mon point de départ, j’ai commencé à accélérer. Je visualisais chaque battement. Je pouvais anticiper. C’était grisant.
J’ai entendu le Commandant crier quelque chose, mais j’étais concentrée sur les battements. J’ai fait dans les 3-4 allers-retours, je ne sais plus,  et les balanciers étaient de plus en plus rapides. Puis tous les balanciers se sont mis en position haute.

– Je n’ai pas entendu l’alarme
– Il n’y en a pas eu. J’ai actionné l’arrêt d’urgence.
– Mais pourquoi ?
– Vous avez atteint le niveau 10. Personne n’a jamais été au niveau 10. Ceux qui dépassent le niveau 8 sont déjà rares, me répond-il avec un petit quelque chose dans la voix que j’ai d’abord pris pour de l’agacement.
– Je… je… ne sais pas quoi dire…
– Vous êtes… vous êtes…
– Impossible ?
– Exceptionnelle. Je n’ai jamais vu ça.
Ce n’était donc pas de l’agacement.
– Pourquoi avoir arrêté la machine. J’aurai peut-être pu faire encore quelques allers-retours…
– 10 est le niveau maximum de cette machine. Elle ne va pas plus loin. Et ce niveau ne doit pas être maintenu longtemps. Risque de surchauffe du système.
– Oh ! Désolée…
– Ne le soyez pas.
Et là il m’a renvoyé chez moi, enfin chez mes hôtes.

Que dire de mes après-midis ?  Le lendemain de mon arrivée, je suis rentrée chez mes hôtes après ma session sportive du matin.
Seule Fleur Parfumée de la Plaine d’Isadora était là. Il y a aussi des congés maternité sur Dalygaran. Fleur Parfumée de la Plaine d’Isadora est d’ordinaire enseignante. Elle s’est arrêté récemment, les deux dernières lunes de grossesse – sur 11, étant consacrées à la préparation à  l’accouchement et au repos. Nous nous entendons très bien toutes les deux et nous sommes allées nous promener en ville. Moyen de transport : charette à cheval – toujours les mêmes “chevaux”, Fleur Parfumée de la Plaine d’Isadora ne pouvant pas monter à cheval dans son état.
Sur Dalygaran, apparemment on pratique le troc. Nous sommes allées acheter de la nourriture et à chaque fois elle a donné en échange des sachets de plantes séchées.
– Ma mère m’a appris à reconnaître les plantes et les utiliser pour faire des boissons délicieuses. Ici, je suis la reine de l’infusion. C’est en allant ramasser mes herbes que j’ai fait la connaissance d’Étoile Scintillant dans l’Immensité de l’Univers. Il était perché dans un arbre. Observation de la faune m’a-t-il dit. J’ai sursauté lorsqu’il m’a parlé la première fois. Je ne l’avais pas vu. Il est descendu de son perchoir. S’est excusé. M’a interrogé sur les plantes que j’avais dans mon panier. Nous avons discuté tout en marchant. Je n’ai plus rien ramassé de la journée. Il m’a dit qu’il était un scientifique du centre de voyages. Mais qu’il vouait aussi une véritable passion à la nature. Il serait ravi d’apprendre à reconnaître les plantes comme moi. Et c’est ainsi que nous avons commencé à nous voir régulièrement. Mais il ne m’a pas fallu longtemps pour me rendre compte qu’il en savait au moins autant que moi. Il avait le chic pour repérer les plantes les mieux cachées. Et ça là bas, ce ne serait pas… me disait-il, et il me montrait un pied d’une herbe tellement bien camouflé au milieu des autres, que n’importe qui – sauf lui, ne l’aurait remarqué. Il m’a avoué plus tard qu’il m’avait vu plusieurs fois ramasser mes herbes et qu’il m’avait entendu chanter. Je ne m’étais jamais rendue compte que je chantais en ramassant mes plantes. Et puis, nous sommes tombés amoureux.
J’ai dit à Fleur Parfumée de la Plaine d’Isadora que c’était une bien jolie histoire. Et que pour moi sur Terre l’amour était bien compliqué. Je n’étais plus très certaine d’avoir trouvé le bon numéro. Devant son regard interrogateur j’ai du préciser que c’était une façon de parler. Un problème de traduction de plus. Je lui ai expliqué que je me disputais beaucoup avec mon petit ami, notamment au sujet des voyages spatiaux. Je supportais de moins en moins son discours anti-foui… anti-voyageur, même si je savais qu’il était fou d’inquiétude pour moi. Et quand j’ai dit “j’aurai du m’en douter, ce gars là plaisait à ma mère, c’était suspect”, elle m’a regardé avec de grands yeux. Apparemment sur Dalygaran les belles-mères n’ont pas la réputation qu’elles peuvent avoir sur Terre.

Tant que nous étions en ville, je lui ai demandé s’il était possible de se procurer de quoi dessiner, que j’aimerais leur montrer comment c’est sur Terre et aussi à quoi je ressemble. Je pensais à un crayon électronique, puisqu’ils avaient des tablettes. Et là, j’ai cru défaillir : elle m’a trouvé une série de vraies toiles et des sortes de crayons gras.
“Vous devrez donner un de vos tableaux au marchand, m’a-t-elle dit, et vous pourrez revenir autant de fois que vous voudrez pour avoir de quoi dessiner. Vous devez cette faveur à la rareté de la production terrienne sur Dalygaran, continua-t-elle dans un sourire.
– Il sait d’où je viens ?
– Tout le monde sait d’où vous venez.
– Ils étaient tous là hier quand j’ai fait mon speech ou quoi ?
– Je ne sais pas. Je n’étais pas là. Mais on connaît mon mari ici, et vous  n’êtes pas mon mari. Vous êtes en uniforme, mais vous n’êtes pas militaire.
–  Et comment ils peuvent savoir que je ne suis pas militaire ?
– Ils ne font jamais leur course en uniforme.
Elle rit.
– Et surtout, vous êtes dans le journal.
Et elle me montre un écran sur la vitrine, avec ma photo.
– Ils savent que je suis une fille ?
– Vous n’êtes là que depuis hier. Je pense que peu nombreux sont ceux qui le savent… Vous êtes en apparence un magnifique jeune-homme !
– Et ça ne fait pas jaser ?
– Comment cela ?
– Vous une femme mariée avec un autre homme ?
– Mais vous n’êtes même pas d’ici ! Et incomplet qui plus est, si j’en crois mon mari.
– Et ça tout le monde le sait ?
– Probablement non. Et si nous rentrions maintenant ?

Et nous sommes rentrés. J’ai passé le reste de l’après-midi à dessiner. J’ai fait deux toiles : le parc où j’ai l’habitude de me rendre avec mes amis, que je donnerai au marchand et une tentative d’autoportrait que je n’ai pas trouvé si mauvaise que ça.
– C’est vous  ?
– Oui !
– Vous êtes… pâle. Votre peau est… uniforme.
– Oui, dis-je en riant.
– Vos cheveux…
– Oui Madame, chez nous  les filles se font aussi des nattes. Enfin là c’est une coquetterie de dessinateur, je n’ai plus les cheveux assez longs aujourd’hui, je les ai un peu comme vous, mais on peut aussi les tresser, vous savez. Vous voulez que je vous montre ?
– Pardon ?
– Vos cheveux mi-longs. On peut les coiffer de manière à ce qu’ils soient tressés. Classiquement au milieu derrière la tête ou une tresse de chaque coté. Je faisais ça à ma cousine quand j’étais petite.
– Vous croyez que ça m’irait ?
– On a qu’à essayer. Si ça ne vous plaît pas, il n’y aura qu’à le défaire tout de suite. Asseyez-vous.
Et je me suis mise à lui tresser ses cheveux. Tout en discutant.
– Vous savez, cette nuit j’ai fait un rêve bizarre. J’étais complètement saoule et j’avais une bouteille de champagne à la main.
Mon interlocutrice se retourne le regard interrogateur.
– Non non, ne bougez pas la tête. Parlez-moi en regardant devant vous.
Elle se repositionne.
– Vous êtes sûre ?
– Oui. Alors qu’est-ce que j’ai dit qui vous a surprise à ce point.
– Saoule et champagne. Je ne connais pas ces mots.
– Vous n’avez pas d’alcool ici ?
– L’alcool est un désinfectant. Vous le buvez sur Terre ?
– Pas sous sa forme de désinfectant.
– Ah, il a d’autre formes alors. Le champagne ?
– Oui, c’est une forme pétillante. Avec des bulles, je veux dire.
– Ça j’avais compris. Nous avons des sources d’eau pétillante.
– L’alcool a des effets secondaires sur les humains qui en abusent : on devient plus lent, des fois on a du mal à s’exprimer, on titube. Ne tournez pas la tête. On peut être très malade.
– Pourquoi ? Pourquoi en abuser alors ?
– Parce les humains sont parfois excessifs.
– Ah.
– Donc j’étais complètement saoule…
– Ça vous est déjà arrivé ?
– Quoi d’être saoule ?
– Oui.
– Quelques fois. Mais je préfère profiter d’un bon verre que de me rendre malade à en boire quelques uns de trop.
– C’est bon ?
– Quoi l’alcool ?
– Oui.
– Ça dépend. C’est comme pour  la nourriture : il y a des choses qu’on aime et d’autres qu’on n’aime pas.
– Donc vous étiez saoule avec une bouteille de champagne à la main.
– Et vous savez quoi ?
– Non. Bien sûr que non.
– La bouteille c’était celle que j’avais cachée dans mes habits pour l’anniversaire de mon petit ami. Exactement la même. Même pas fraîche. Le champagne ça se met au frigo avant d’être consommé. Les rêves c’est toujours un peu n’importe quoi. Et tout d’un coup j’ai vu les deux gus de la loterie, ceux qui supervisent mes voyages.
– Gus ?
– Les types, les deux hommes quoi. On a échangé quelques mots. Je ne me souviens plus au juste et pouf après le rêve s’est arrêté. Je me suis réveillée quelques instants, et rendormi jusqu’au matin. Je suis sur une planète à l’autre bout de l’univers et je rêve que je prends une cuite. Je veux dire que je suis saoule. Et je rêve de ces deux types. C’est ridicule hein ?
– Ce n’est qu’un rêve.
– Et… c’est terminé. La coiffure je veux dire. Allons devant le miroir du salon.
– Oh c’est…
– Ça ne vous plaît pas ?
– … inattendu.
– Vous n’avez qu’à vous dire que c’est terrien. Vous voulez que je les défasse ?
– Non j’aimerai voir derrière ma tête. Attendez, je vais aller chercher un petit miroir.
Et elle est partie chercher un petit miroir.
– C’est fascinant. Je ne sais pas si ça me va, mais ces tresses sont vraiment extraordinaires. Je les garde. On verra la tête d’Étoile Scintillant dans l’Immensité de l’Univers lorsqu’il rentrera ce soir. Elisa ?
– Oui.
– J’ai une faveur à vous demander. Je suis enseignante vous savez.
– Oui, vous me l’avez dit.
– J’ai été contactée par l’école pendant que vous étiez à votre session sportive. La directrice a appris je ne sais comment que nous vous hébergions. Elle voudrait que vous veniez parler de la Terre à nos enfants… Demain… Ou après-demain ou quand vous voudrez…
– Vous pensez que je devrais accepter ?
– Je pense que vous pouvez les éveiller à un autre monde. Avec vos talents de dessinatrice, vous allez faire sensation…
– De toute manière mes après-midis sont libres.
– Alors c’est oui ?
– Allons pour demain après-midi.
Fleur Parfumée de la Plaine d’Isadora s’est empressée de les prévenir.

La suite de l’après-midi s’est écoulée paisiblement à parler de choses et d’autres. Jusqu’au retour d’Étoile Scintillant dans l’Immensité de l’Univers.
Quand il s’est approché de Fleur Parfumée de la Plaine d’Isadora, ils se sont mis à ronronner, comme hier.
– C’est terrien, lui a-t-elle dit.
– C’est très joli.
– C’est vrai ? Ça c’était moi. Ils se sont contentés de ronronner encore plus fort.
La soirée s’est terminée par un repas, encore excellent et tout le monde est ensuite allé se coucher.

Annie

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