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Chapitre 10 – Invitations

Tout le monde est encore dans la cuisine chez Sylvestre et Paul, quand on sonne à la porte. Sylvestre étant déjà occupé à débarrasser la table avec l’aide de Lucia, c’est Paul qui se lève pour aller ouvrir.
– Mira, Reymo, vous sonnez maintenant, c’est nouveau…
– Nous avons pensé que c’était de circonstance… Nous sommes en mission officielle, répond fièrement Mira.
– Oui, je vois que vous arborez vos plaques d’officiers de la garde royale.
– En fait nous cherchons Élisa et David. Ça ne répond pas chez eux.
Paul se met à crier à travers l’appartement :
– David, Élisa, c’est Mira et Reymo pour vous. Peut-être va-t-on enfin savoir si Lucia a commencé à marcher !
Élisa qui était en train de finir un jus d’orange se lève promptement et s’en va dire à l’oreille de Lucia :
– Il faut que tu ailles dans ta chambre. Ce sont les Mira et Reymo du passé pour toi. Ils ne doivent pas te voir ici. File.
Lucia obéit sans discuter.
– Nous arrivons, crie toujours Paul.
Mira et Reymo le regarde interloqués, trouvant son comportement bizarre, même si pour l’avoir fréquenté pendant le temps que lui et Sylvestre ont été coincés sur Frigellya, ils savent que Paul se comporte rarement de manière ordinaire…
Lorsqu’ils arrivent, Sylvestre en est à fermer la machine à laver la vaisselle et lancer le cycle de nettoyage, alors qu’Élisa et le Commandant n’ont pas encore terminé leur boisson.
Mira se dit qu’ils ont tous l’air de beaux coupables, mais de quoi, elle n’en a aucune idée. Quant à Sylvestre, il sait que les deux Frigellyens ont un sens aigu de l’observation, et il ne pouvait pas attendre pour faire disparaître assiettes et verres. Ils auraient remarqué qu’il y avait un jeu de plus… Tout le monde sourit sans rien dire, jusqu’à ce qu’Élisa se lève pour aller saluer ses amis de manière toute Frigellyenne, l’un après l’autre. Mira et Reymo se détendent, saluant le reste de la maisonnée à la cantonade.
– Bonjour tout le monde, fait Reymo.
Chacun répond par un signe de tête.
– Ça fait combien de temps que je suis revenu de ma visite avec le Major ? demande le Commandant.
– Le Major ? fait Élisa.
– On n’a pas encore eu le temps d’en parler, explique le Commandant à l’attention des deux Frigellyens. Je ne suis pas rentré depuis très longtemps.
– Nous le savons, répond Mira. Nous essayons d’écourter le temps entre nos visites sur Terre pour que Paul et Sylvestre puissent être opérés rapidement. En ce qui nous concerne, il s’est écoulé deux semaines Frigellyennes depuis votre dernière visite. Entre temps, la Haute Court a autorisé la création de la zone Terro-Dalygarienne ainsi que l’installation de l’unité médicale. Ça nous prendra plusieurs semaines pour tout mettre en place, mais avec les voyages dans le temps, nous pouvons venir vous chercher dès demain si vous le souhaitez. Nous sommes en contact avec Nelly…
– Vraiment ? fait Paul.
– Oui, quelqu’un lui a donné nos coordonnées.
– Quelqu’un, répète Paul.
– Oui.
– Moi ? demande-t-il.
– Qui d’autre ? répond Mira.
– Évidemment. Qui d’autre, murmure Paul.
– Est-ce qu’on doit vraiment être opéré demain ? demande Sylvestre.
– C’est vous qui déciderez, intervient Mira.
– Laissez nous quand même au moins une semaine pour nous faire à cette idée, dit Paul.
– Une seule semaine ? fait Sylvestre.
– Sylvestre, une ou plusieurs, je pense que ce sera pareil. On ne sera pas plus prêt, mais demain, même pour moi c’est trop tôt.
– Dans une semaine alors, dit Reymo.
– C’est noté, renchérit Mira.
– Une semaine, murmure Sylvestre.
Après quelques temps de silence Reymo annonce :
– Nous avons besoin qu’Élisa et David viennent pour l’officialisation de la cession du territoire. La Haute Court Dalygarienne vous a délégué la signature David et vous Élisa, vous êtes la seule terrienne du XXVème siècle a pouvoir signer. Venez dès que vous pouvez.
– C’est pour ça que vous arborez vos plaques de la garde royale ? demande Élisa
– Non, c’est pour une invitation, répond Reymo.
– Une invitation ? demande intrigué le Commandant.
– C’est pour le couronnement, précise Mira.
– Christophe s’est laissé convaincre ? s’étonne Élisa.
– Pas tout à fait, répond Mira.
– Mais alors qui va régner ? demande Paul.
– Nous allons avoir une Reine cette fois-ci.
– Et elle est d’accord pour l’espace Terro-Dalygarien ? s’inquiète Paul.
– Elle ne changera rien. Elle laisse même le château à ses anciens locataires. Elle siègera aux assemblées et occupera une aile du Château qu’on est en train d’aménager.
– Vous la rencontrerez le jour où vous viendrez signer l’accord pour l’espace du château qui vous revient.
– Allons-y maintenant, dit Élisa.
– Tu es sûre ? demande le Commandant.
– Oui, je vais bien. Ce repas m’a requinquée. Et je suis curieuse de voir ce qui se passe là-bas.
– On vous emmène ? propose Reymo.
– Nous avons notre propre transporteur maintenant, leur rappelle Élisa. On va le prendre, vous n’aurez pas besoin de nous ramener.
– Amenez le régulateur, qu’on vous envoie dans le bon espace-temps.
– Il est aussi dans notre appartement. Je penserai à le prendre.
– Je t’accompagne ? demande David à Élisa.
– C’est gentil, mais ce n’est pas nécessaire. Je suis de retour tout de suite.
Élisa quitte la pièce. Lorsqu’elle passe devant la chambre de Lucia, elle gratte discrètement à la porte avant de passer sa tête à l’intérieur.
– Patiente encore un peu, lui dit-elle tout bas. Nous n’allons pas tarder à partir avec Mira et Reymo. Il restera Paul et Sylvestre. L’un deux viendra te chercher.
Lucia répond par un signe de tête. Puis Élisa continue son chemin.
Comme elle l’avait annoncé, Élisa arrive très rapidement dans le salon.
– J’ai le régulateur, fait-elle.
– Dans ce cas nous pouvons y aller. Mira, Reymo, envoyez les coordonnées, dit le Commandant alors qu’il vient de prendre place dans le transporteur à coté de sa compagne.

Le jeune couple se matérialise directement au Palais, dans le hall d’entrée. Le grand escalier impressionne toujours autant Élisa. Peu de temps après eux Mira et Reymo se matérialisent aussi.
– Les documents vous attendent en salle de réception. Les officiels arriveront dans à peu près une heure. L’intégralité de la cérémonie sera enregistrée par notre réseau de caméras.
– Vraiment ? s’étonne Élisa.
– Oui, c’est un événement rare, et très attendu ici. Le peuple doit pouvoir consulter un témoignage de cet évènement historique. Mais avant la signature, il y a un protocole à suivre. Il va vous être présenté par Christophe et la future Reine.
En haut de l’escalier, une silhouette familière se détache. Christophe est là pour les accueillir. Il descend les marches et les salue chaleureusement.
– Où est Lucia ? Elle est avec ses grands-parents ? demande Élisa après lui avoir rendu ses salutations.
– Non, elle est avec Abina. Elles s’entendent à merveille toutes les deux. Allons leur rendre visite.
– Nous vous laissons, dit Reymo.
Et de fait, lui et Mira se repositionnent sur leur transporteur et disparaissent.
Élisa et le Commandant suivent Christophe dans les dédales du château. Ils finissent par arriver à une pièce d’où des rires se font entendre. Christophe frappe à la porte.
– Entrez fait, une voix féminine.
Le trio passe la porte. Élisa et le Commandant reconnaissent tout de suite la jeune femme, qui a Lucia dans ses bras.
– Abina bonjour, fait le Commandant.
– Je vous présente la future Reine, fait Christophe.
– Vraiment ? répond Élisa.
– Oui. J’ai tout fait pour convaincre Christophe de prendre la succession de ses parents, et voyez où ça m’a menée, répond cette dernière en riant.
– Abina a su parfaitement m’expliquer en quoi le règne était une responsabilité et une chance pour un Frigellyen. Elle m’a parlé de cette planète avec une telle passion, alors que moi, je la découvrais tout juste. J’étais certain que cette passion pouvait servir notre monde. Et le peuple a apparemment pensé de même. Vous auriez du voir son discours de candidature. Elle a été époustouflante.
– J’avais des soutiens de poids : les anciens souverains et le Dauphin lui-même. Ça a grandement facilité les choses. L’autre camp n’a eu aucune chance, surtout après que l’empoisonnement de Dalygaran ait été rendu publique.
Lucia tend les bras vers son père.
– Allez, jeune demoiselle. Essaie à nouveau, lui dit joyeusement Abina.
Et cette dernière pose un genou à terre mettant Lucia sur ses deux pieds. Son père se positionne à quelques pas en face, un genou à terre lui aussi, les bras tendus.
– Allez ma chérie, viens voir Papa.
Lucia hésite à lâcher la main d’Abina. Elle tend son bras au maximum avant d’enfin lâcher prise pour faire quelques pas et se laisser tomber dans les bras de son père. Celui-ci se relève lui faisant faire un tour dans les airs à bout de bras. Lucia rit aux éclats.
– Ma petite championne, dit Christophe, en serrant sa fille contre lui.
Puis il la repose à terre et garde sa main dans la sienne. Abina se positionne de manière à prendre l’autre main et les voici tous les trois à marcher au rythme de l’enfant radieuse. Élisa et le Commandant les regardent amusés. Ils ressentent la joie immense de l’enfant, l’amour d’Abina pour le père et la fille et la fierté de Christophe. Ce dernier reprend sa fille dans ses bras et s’adresse à elle tout en se dirigeant vers un des murs de la pièce :
– Ma chérie, on va venir te chercher pour te conduire à tes grand parents. Mamie et Papy ont hâte de te voir.
La petite sourit et se blottit dans les bras de son père. Christophe presse une sorte de bouton sur le mur qu’il vient d’atteindre. Peu après, une femme entre dans la pièce et Lucia tend immédiatement les bras vers elle. « Mmmemeem » dit-elle.
« Oui, je t’emmène voir ta Mamie » répond la femme. Allez vient « rayon de soleil ». Et la femme s’en va avec Lucia dans ses bras.
– David, Élisa, la cérémonie de cession de territoire aura lieu dans moins d’une heure maintenant. Le protocole demande un petit rituel. David, vous allez venir avec moi. Quant à vous Élisa, je vous confie à Abina.
– Venez Élisa, je vous emmène à mes appartements. Nous nous reverrons tous en salle de réception à l’heure de la signature.

Élisa suit Abina jusqu’à ses appartements, lorsque celle-ci s’arrête enfin devant sa porte, Élisa ne peut s’empêcher de dire :
– Vous êtes vraiment mignons tous les trois. Christophe et vous, vous…
– Non, coupe Abina. Christophe et moi sommes très proches, mais pas à ce point là. Son cœur saigne toujours. Il…il n’est pas prêt.
– Vous l’aimez.
– Je les aime tous les deux.
– Quand vous êtes tous les trois, vous avez vraiment l’air d’une famille…
Abina sourit tout en disant :
– Entrons.
Une fois à l’intérieur, Abina reprend la parole :
– Je vous explique, la cérémonie de cession du Territoire se fait après une petite initiation de la part de membres éminent de la communauté Frigellyenne : la future Reine et l’ancien Dauphin sont tout à fait indiqué dans cette situation. Nous devons choisir avec vous un vêtement et le décorer de quelques attributs qui symboliseront le respect dans lequel vous tient Frigellya. Il est d’usage que le vêtement soit unis, blanc ou de couleur claire, et nous y fixeront à hauteur de l’épaule gauche pour vous, droite pour David un Gritchac. C’est un très grand honneur vous savez. Seul les membres de la famille Royale et de la Haute Court ont d’ordinaire le droit de l’arborer.
Élisa écoute attentivement Abina, sans mot dire.
– Eh bien, vous avez perdu votre langue ?
– Oh, je suis désolée. Je ne m’étais pas rendue compte de ce qu’impliquait cette cérémonie de signature. Je suis un peu bouche-bée, oui. C’est beaucoup d’honneur.
– Frigellya vous doit beaucoup. Je vous dois beaucoup. Je suis sur le point de devenir Reine. Ça ne serait jamais arrivé, sans le retour de Christophe. Et c’est vous qui l’avez retrouvé.
– Je… Je ne sais pas quoi répondre.
– Je ne souhaite pas vous embarrasser Élisa. Venez, nous allons choisir une robe.
Abina pose un doigt sur le mur et un pan entier s’ouvre sur une immense penderie. Élisa ouvre grand les yeux. Il n’y a là que de somptueuses robes de cérémonie.
– Je… Je n’ai jamais mis de pareils vêtements…
– Choisissez, essayez. Je vous laisse un instant. Mon boudoir est à coté. Venez me chercher dès que vous le souhaitez.
– Mais…
– Ne vous faites pas prier. Vous allez être magnifique…
Et Abina laisse Élisa seule. Après de longues minutes d’observation, son regard s’arrête sur une robe bleue ciel, ornée de broderies ton sur ton représentant vraisemblablement des fleurs Frigellyennes. Seul le changement de matière et le jeu de lumière dessus leur permet d’apparaître de manière très discrètes et très harmonieuses. « Voyons si ça me va ». Élisa enfile la robe et a la surprise de la voir s’ajuster à sa taille. « Les tissus du futur sont surprenants », se dit-elle. La robe est sans manche, et lui tombe au niveau des chevilles. Il y a une petite traine derrière, qu’elle n’avait pas remarqué avant d’enfiler la robe. Élisa se décide d’aller frapper à la porte du boudoir d’Abina. Lorsque celle-ci ouvre la porte, elle s’exclame :
– Qu’est-ce que je vous avais dit. Vous êtes magnifique. On va arranger vos cheveux, fixer le Gritchac et nouer le ruban doré autour de votre bras droit. Abina frappe deux fois dans ses mains et au moins trois femmes rentrent dans le boudoir. Deux s’occupent des cheveux d’Élisa, et de manière rapide, rassemblent ses cheveux mi-longs en deux tresses qui se rejoignent tout juste sur sa nuque. Pendant qu’une autre fixe le fameux Gritchac sur au niveau de l’épaule gauche et se charge ensuite nouer un ruban doré au niveau de son biceps droit pour laisser pendre les deux extrémités jusqu’au poignet. Élisa ose à peine respirer. Elle ne s’attendait pas à avoir autant de monde autour d’elle.
– Il va falloir y aller maintenant dit Abina. Vous voulez vous voir ?
Élisa répond par un signe positif de la tête.
– Venez.
Et Abina l’amène devant un grand miroir.
Élisa se reconnaît à peine. La robe lui paraît encore plus belle, maintenant qu’elle peut la voir sur elle. Et elle finit par se demander dans quelle tenue elle va retrouver le Commandant.

Justement, de son coté le Commandant parti avec Christophe, a eu droit aussi à son petit briefing sur la cérémonie qui va venir. Moins impressionné qu’Élisa, le Commandant s’amuse plutôt et choisit un costume blanc. Il veut que le Gritchac puisse resplendir, et le sachant doré, il se dit que le blanc est une bonne option. Il met moins de temps que sa compagne à choisir sa tenue. Il n’y a pas de séance de coiffage. On vient juste lui fixer le Gritchac et le brassard étant élastique nécessite juste qu’il l’enfile et le positionne au niveau du biceps – gauche. Il occupe le temps qui lui reste pour discuter avec Christophe.
– Lucia a bien grandie, dit-il.
– Oui, cet enfant est ma raison de vivre.
– Abina est très à l’aise avec votre fille, quand vous êtes tous les trois ensemble on dirait une famille, fait le Commandant.
– Je… J’aime beaucoup Abina, mais David, je… je ne suis pas prêt. Helena…
Christophe s’interrompe un instant puis décide de raconter :
– Ça n’a pas été simple vous savez, Helena et moi. En fait on commençait tout juste à éprouver des sentiments l’un pour l’autre. Elle était très méfiante quand je l’ai recueillie. Moi je voulais juste donner un foyer à l’enfant à venir. Je voulais que cet enfant puisse avoir la chance que j’avais eu : un foyer aimant. Dès qu’elle est née, j’ai aimé Lucia. Alors j’ai proposé à Helena de l’épouser et reconnaître l’enfant. Je lui ai dit que je n’exigerai rien d’elle, que je voulais juste que la petite ait un papa et une maman. Que si elle était d’accord, je jouerai le rôle du père. A ma grande surprise, elle a dit oui. Nous nous sommes mariés que la petite avait tout juste une semaine. Au fur et à mesure que Lucia grandissait nous nous sommes rapprochés. Le jour de sa mort, lorsque mes parents sont arrivés, Helena a dit pour la première fois et devant tout le monde qu’elle m’aimait. Moi, je n’ai pas eu l’occasion de le lui dire. On ne s’est même jamais embrassé. Je… Je n’arrive pas à oublier cette journée. Les femmes Terriennes ne m’avaient jamais intéressé jusqu’alors. Helena est vraiment la première qui a fait battre mon cœur. Cette journée a bouleversé ma vie. J’ai retrouvé mes parents, j’ai perdu ma femme, etj’ai été propulsé dans un monde à la technologie bien au delà de mon imagination. Mes premiers temps sur Frigellya ont été très durs. L’amour de mes parents m’a permis de ne pas perdre l’esprit. Et il y avait aussi Lucia, mon petit rayon de soleil. Et un jour, j’ai rencontré Abina. Un seul regard a suffit pour que mon cœur s’emballe. Alors que pour Helena ça avait mis plusieurs mois. Je me sens si… honteux. Nous… avons passé beaucoup de temps ensemble Abina et moi. Elle m’a fait découvrir mon monde. C’est vraiment une chance de pouvoir le voir à travers ses yeux à elle. Et un jour, nous… nous sommes embrassé. Et depuis, je me sens si coupable…
– Vous voulez un conseil d’ami ? Laissez parler votre cœur. On croit que le temps soigne les blessures. C’est faux. On finit juste par oublier, et ça peut vous remonter à la figure à tout moment sans crier gare. Le deuil lorsqu’il est douloureux vide le cœur. Il faut le remplir. Seul l’amour est capable de ça, c’est la bienveillance de l’autre qui fait qu’on s’en sort. Seul, on est obligé de s’occuper la tête en permanence pour ne pas sombrer. J’ai vécu ça mon ami. Abina est votre chance de l’éviter. Foncez !
– Eh bien si je m’attendais, vous Commandant…
– David.
– David, si réservé d’habitude.
– Élisa m’a sauvé d’un cauchemar dont je n’arrivais pas à sortir. Il m’a fallu quasiment mourir pour ça. N’allez pas jusque là Christophe.
– Je…
– Vous l’aimez ?
– Je… oui. Elle me manque tellement quand elle n’est pas là. Et quand elle est là, j’ai juste envie de fuir. J’ai tellement peur David.
– Oh alors vous êtes vraiment mordu.
– Elle m’a ouvert les yeux sur ma planète, et à travers elle, elle m’a ouvert les yeux sur moi-même, sur ce que je suis. Grâce à elle, je me sens enfin chez moi ici. Je… lui dois tellement. Elle est si… brillante… et généreuse. Et moi, je suis …
– … amoureux. Indubitablement. Christophe, parlez lui.
– Je me suis comporté de manière ridicule avec elle.
– Parlez-lui.
– Et si elle m’en veut ?
– Parlez-lui, elle ne vous en veut pas.
– Qu’en savez-vous ?
– Je suis Dalygarien, et même dans mon corps humain, je peux ressentir ce que ressentent les autres. Et je peux vous dire que de sa part, aucune rancune n’émane. Il n’y a que bienveillance.
– Vous me le promettez ?
– Je vous l’affirme. Parlez-lui.
– Je lui parlerai. Oh, il va être temps de se rendre à la cérémonie de signature maintenant. Allons-y.
– Je vous suis.

Lorsque Christophe et le Commandant arrivent dans la salle de réception, Élisa est déjà en place devant la table. Face à elle, deux Éminences de la Haute Cours. Le Commandant écarquille les yeux à la vue de sa compagne. Il ne peut pas s’empêcher de murmurer à l’oreille de Christophe un « elle est magnifique ». Il a tellement envie de la serrer dans ses bras. Mais se contente de suivre les instructions de Christophe et se place à la gauche d’Élisa, face aux Éminences. Élisa jette aussi un œil au Commandant et à sa tenue, et le trouve vraiment… éblouissant. Sa main gauche cherche celle de son compagnon, quand son regard accroche celui de Christophe qui fait « non » de la tête. Élisa remet ses mains le long de son corps. Droite comme un i dans sa robe bleu ciel, elle a beaucoup de mal à se retenir de pouffer de rire, tant la situation lui paraît irréelle. Elle retient un hoquet, se racle la gorge. Puis réussit à se calmer complètement.
La cérémonie peut commencer.
– Commandant Cristal de Lune, Élisa Martin, vous nous honorez vraiment de votre présence ici. Nous sommes ensemble pour officialiser la donation d’une partie de notre Territoire par ordre du Roi et de la Reine et autorisation de la Haute Cours. Montrant ce qui ressemble à une feuille de plastique souple, l’Éminence de la Haute Cours poursuit :
– Ce document identifie très précisément le périmètre concerné par cette donation.
Alors qu’il affleure la feuille du bout des doigts, celle-ci s’allume et le plan s’affiche.
– Mais c’est immense, murmure Élisa.
– Pour accepter cette donation, il vous suffit simplement d’apposer tour à tour la paume de votre main coté Gritchac, à commencer par vous, Mademoiselle.
Élisa s’exécute, suivi par le Commandant.
– Que les témoins s’avancent et exécutent exactement les mêmes gestes.
Abina s’approche et appose la même paume qu’Élisa, suivi par Christophe qui appose la même paume que le Commandant.
La deuxième Eminence qui n’avait encore rien dit annonce :
– La donation est officialisée. La cérémonie est validée et terminée.
– Nous devons sortir maintenant, dit Christophe.

Et tout le monde s’en va de la salle de réception, sauf les deux Eminences.
– C’est tout ? fait Élisa une fois dehors.
– Il y aura une Cérémonie d’inauguration, mais cela aura lieu à l’issue du couronnement. C’est par ce geste que la future Reine a choisi d’entériner la donation sous son règne.
Les regards se tournent vers Abina qui sourit.
– Je n’avais pas l’intention de défaire un évènement si exceptionnel dans l’histoire de notre monde. Aucun souverain ne s’y risquerait de toute manière. Je ne fais rien d’extraordinaire vous savez…
– Associer cette inauguration au couronnement est un geste fort, insiste Christophe.
– Abina, au nom du peuple Dalygarien, je vous remercie
– Et moi, je vous remercie tout court, dit Élisa.
Abina gratifie tout le monde l’un large sourire et plonge un regard reconnaissant dans celui d’Élisa. Celle-ci se souvient très bien que la future souveraine pense lui devoir son destin et répond d’un léger geste de la tête. La future Reine reprend la parole.
– David, Élisa, en tant que porteurs du Gritchac, vous faites partie désormais de la Haute Société Frigellyenne. Il vous appartiendra de transmettre mon invitation à l’inauguration de l’espace Terro-Dalygarien à nos amis Paul et Sylvestre. Vous voulez bien ?
– Avec plaisir, répond le Commandant.
Élisa face à son compagnon maintenant tend sa main. Il la saisie, se rapproche d’elle et lui murmure quelque chose à l’oreille. Puis ils s’élancent tous deux dans les escaliers.
– On va à la Grande-Terrasse. Rejoignez nous !
Abina et Christophe les regardent s’enfuir amusés.
– Bien, fait Abina. T’en penses quoi ? On les rejoint sur la Grande-Terrasse ?
– Il y a quelque chose que j’aimerai faire avant. J’en meure d’envie depuis longtemps.
Et il prend ses mains.
– Abina, j’ai été stupide. Je… Je voudrais que tu me pardonnes…
– Qu’ai-je donc à te pardonner ?
– Mes évitements. J’ai… nié tous les sentiments que j’avais pour toi. Je…
– Chhh, je ne t’en ai jamais voulu. J’attendais que tu sois prêt.
– Je le suis.
Et pour la deuxième fois, Christophe et Abina s’embrassent… Longuement cette fois.
– Qu’est-ce qui a changé ? murmure Abina.
– Rien, j’ai écouté les conseils d’un ami…
– Tu le remercieras de ma part…
– Ça s’est facile, je crois qu’il vient de partir sur la Grande-Terrasse.
Abina se met à rire.
– Allons les rejoindre alors.

Lorsque Christophe et Abina arrivent à la Grande Terrasse, le Commandant et Élisa se tiennent par la taille face à la vue. Entendant du bruit, ils se retournent et voient Christophe et Abina se tenant par la main. Le Commandant sourit, alors qu’Élisa s’exclame :
– Quelle belle journée n’est-ce pas ?
– Une de mes plus belles, répond Christophe.
– Je suis tellement heureuse, dit Abina.
– Vous rayonnez…
– Oh tout comme vous deux, Élisa. Tout comme vous deux, répète Christophe.
– Allez-vous rester au château ce soir ?
– Ce serait avec plaisir, mais notre journée a commencé il y a déjà pas mal d’heures. Quand nous ne sommes pas en corps de voyage, les heures comptent pleinement. Rester ce soir ne serait pas raisonnable. Nous pouvons tout au plus rester encore une heure ou deux. Nous irons saluer le Roi et la Reine avant de partir, promis.
– Des instructions ont été données pour que vos vêtements soient amenés dans votre chambre.
– Allons nous changer, alors fait le Commandant.
– Allons voir mes parents, dit Christophe à Abina. J’ai hâte de leur présenter celle… qui illumine désormais ma vie…
– Tu es sûr ?
– Certain.
Abina gratifie Christophe d’un large sourire. Elle l’enlace très fort, puis ils s’éloignent tous les deux, pendant que de leur coté, le Commandant et Élisa gagnent leur chambre.

Lorsqu’Élisa et le Commandant frappent aux appartements du Roi et de la Reine, c’est cette dernière qui vient ouvrir elle-même. Le Roi, Christophe, Abina et Lucia sont là également.
– Ah mes enfants, nous pensions ne plus vous voir. Je ne sais pas combien de temps il s’est passé depuis que notre fils nous a annoncé votre visite…
– Nous n’avons pas vu le temps passer Majesté, s’excuse Élisa.
– On dirait bien, dit le Roi en riant. Est-ce que vous connaissez la bonne nouvelle ?
– Je crois que oui, répond le Commandant.
– Mon fils est amoureux, annonce fièrement la Reine.
– Maman !
– C’est vrai, dit la Reine, un peu vexée qu’on la reprenne.
– Nous sommes très heureux pour eux, dit Élisa.
– Nous sommes venus vous dire au revoir, nous devons rentrer, poursuit le Commandant.
– Mon fils nous a expliqué, dit la Reine. Nous nous reverrons au couronnement, vous viendrez n’est-ce pas ?
– Il faudra nous envoyer les coordonnées espace-temps, répond le Commandant.
– Devrons nous penser à une tenue particulière ? demande Élisa.
– Un couronnement est un évènement populaire, précise la Reine. Aucune tenue n’est requise, chacun vient tel qu’il est.
– Très bien, répond Élisa. Nous serons là. Notre transporteur est dans le hall d’entrée du château. A très bientôt.
Tout le monde les salut d’un « au revoir » ou d’un « à bientôt ».
Arrivés dans le hall, Mira et Reymo sont là.
– Nous avons été prévenu de votre départ imminent par la Reine. J’ai quelque chose pour vous, dit Mira.
Disant ces paroles, Elle leur tend une sorte de porte-clé duquel pend un Gritchac rouge dans un médaillon blanc.
– Le couronnement est dans cinq jours ici. Choisissez sur Terre, le moment qui vous convient. Pour venir, il vous suffira de presser le déclencheur – le Gritchac – entre le pouce et l’index en deux coups brefs et les coordonnées spatio-temporelles seront envoyées à votre régulateur. Le jour avant de venir, appelez nous. Nous avons des instructions à vous donner sur le déroulement des deux cérémonies. Et comme votre révélateur doit-être resté sur Dalygaran, je vais vous donner un autre objet avec un bouton d’appel.
Et Mira retire ce qui semble être une pièce d’une de ses poches.
– Le bouton d’appel doit être pressé pendant 5 secondes…
– Le bouton d’appel ?
– La surface est le bouton d’appel. Pressez-là entre deux doigts et comptez jusqu’à 5.
– Bien, merci Mira, répond le Commandant. Nous y allons. A très bientôt.

Et ils se dématérialisent pour revenir à leur point de départ dans le salon des deux Martins.
– On vous attendait, dit Paul.
– On a signé, répond Élisa.
– Élisa était de toute beauté, ajoute le Commandant.
– Nous avons du mettre des tenues de cérémonies. Tu étais très classe dans ton costume blanc.
– Et toi rayonnante dans ta robe bleu ciel.
– J’ai vu la photo souvenir du cérémonial, dit Lucia. Vous étiez tous les deux resplendissants.
– Il y a une photo ? demande Élisa.
– A ce que j’en sais, c’est toi qui en a réclamé une sachant que tout avait été filmé, répond Lucia. Elle trônera dans votre chambre au château… parmi d’autres…
– J’espère que nous aussi, un jour nous pourrons la voir, intervient Sylvestre.
Lucia ne répond pas et se contente d’un sourire à la place.
– Paul, Sylvestre, nous avons une invitation à vous transmettre de la part de la future Reine, dit Élisa.
– Vraiment ? répond Paul avec curiosité.
– Oui, vous serez de la soirée d’inauguration de l’espace Terro-Dalygarien au château. Et ce sera le même jour que le couronnement.
– Oh, nous allons tous aller sur Frigellya ce jour-là alors, fait remarquer Sylvestre.
– Non pas moi, fait Lucia. Même si en quelque sorte j’y serai. Mais bien plus petite. Je ne me souviens pas de cette journée…
– Nous pourrons rentrer au plus près pour que tu ne sois pas seule trop longtemps, propose Élisa.
– Non, quelqu’un m’a dit un jour que ce n’était pas bon pour les corps. Revenez après le même temps que vous avez passé là-bas. Ça ira pour moi, ne vous inquiétez pas.
– Bien Lucia. Si c’est ce que tu veux, répond Élisa tout en baillant. Je meure de sommeil. David, rentrons, tu veux bien ? Au revoir tout le monde.
Et les deux jeunes gens s’en vont.
– On finit notre partie d’échec Sylvestre ? demande Lucia.
– Je préfère qu’on remette ça à plus tard. Tu es une adversaire redoutable et là je suis trop fatigué pour te tenir tête…
– Paul, tu vas aller dormir toi aussi ? demande-t-elle.
– Je vais continuer ma lecture, lui répond-il
– Bien, je vais aller dans ma chambre alors.

Peu de temps après, elle revient au salon, alors qu’il n’y reste plus que Paul. Elle tient le communicateur inter-temporel à la main
– Paul, c’est Nelly pour toi.
– Je prends.
– J’espère bien, répond Lucia déconcertée.
Puis Lucia repart vers sa chambre.
– Bonsoir Paul.
– Bonsoir Nelly.
– Tu vas bien ?
– Nelly s’il te plait, tu ne m’as pas habitué à tant de banalités.
– Toujours aussi aimable…
– Tu me connais…
– Effectivement. J’ai besoin de joindre Frigellya, la bonne époque. Tu sais pour la salle d’opération.
– Tu en as de la chance, j’ai les coordonnées du jour de la signature de la cession de territoire. Entrée et sortie de transporteurs chez nous aujourd’hui, origine et destination. C’est enregistré automatiquement. Une manie de clandestin. Attends deux secondes, je vais les chercher.
Paul laisse le communicateur inter-temporel dans le salon et s’en va chercher les coordonnées nécessaires à Nelly. Il revient avec une sorte de stylo électronique.
– Attention, je t’envoie les coordonnées dans quelques secondes.
Il appuie sur un bouton du stylo qui fait clignoter une petite lumière verte à une de ses extrémités.
– Reçues ?
– Reçues ! Ça va prendre des semaines pour construire cette unité, tu sais.
– Oui, je sais, mais nous avons choisi d’être opéré dans une semaine. On reste en contact pour confirmer la date exacte…
– Mais on ne va pas se voir pendant tout ce temps là ?
– Nelly, ça faisait plus de 25 ans qu’on ne s’était pas vu. On peut encore attendre un peu.
– C’est facile à dire pour toi. Tu vas juste attendre une semaine. Ce sera beaucoup plus long pour moi.
– Nelly, la prochaine fois que je te vois, je veux pouvoir t’aimer.
– Tu veux quoi ?
– Tu as très bien entendu.
– Tu…
– Nous avons suffisamment attendu. Oui, j’étais furieux contre toi, mais je ne vais pas passer ma vie me braquer bêtement. Quand je vois ce que tu as fait de ta vie. Tu l’as dédiée entièrement à trouver un moyen d’aider les presque-humains à devenir humain. En quelque sorte, tu as dédié ta vie à l’amour, pour que les gens comme nous aient cette capacité. Tu as été plus forte que moi Nelly. Tu t’es battue. J’ai fui. Je…
– Tais toi imbécile. Toi aussi tu as consacré ta vie à quelque chose. Ou plutôt à quelqu’un. Je connais le dossier de Sylvestre. Je fais partie des clandestins moi aussi, ne l’oublie pas.
– J’ai été ignoble envers lui.
– Tu lui as offert ce que personne ne lui aurait donné sur notre planète : un futur, une vie, à la place d’une lente agonie dans un asile. Je sais qu’il n’est pas au courant. Il m’a suffit de quelques questions pour m’en rendre compte. Tu l’as protégé de notre monde…
– C’est bon Nelly, c’est bon. Je sais ce que j’ai fait.
– Paul, les prochaines semaines vont être les plus longues de toute ma vie je crois. C’est si proche et si loin à la fois.
– J’aurai moins longtemps à attendre certes mais crois moi, je sens l’angoisse monter chaque jour. J’ai tellement peur.
– Je serai là.
– Je sais. Finalement, je voudrais tellement y être pour que tout soit fini.
– Ce n’est pas une fin, mais un commencement, crois moi.
– Je te crois.
– Notre premier vrai baiser… tu ne peux pas savoir à quel point j’en rêve.
– Et le reste…
Nelly éclate de rire.
– Et le reste, répète-t-elle. Écoute je te laisse, j’ai une salle d’opération à faire construire de toute urgence.
– Ah très bientôt Nelly. Je t’embrasse.
Nelly vient de disparaître de l’écran qu’on frappe à la porte.
Paul se lève et va ouvrir.
– Nelly ?
– Prend moi dans tes bras. Si je dois travailler à cette fichue salle d’opération pendant des semaines sans te voir, prend moi dans tes bras et sert moi fort.
– Mais je…
– Fais le. S’il te plait.
Paul s’exécute, puis sans réfléchir embrasse Nelly.
– C’est toujours aussi décevant, dit-il penaud.
– Ça ne l’était pas pour moi. Crois moi, la semaine prochaine, enfin ta semaine prochaine, ça sera différent.
Puis elle se détache de lui en reculant d’un pas, lui sourit, lui envoi un dernier baiser de la main. Et disparaît dans les couloirs, laissant un Paul pensif sur le pas de la porte. Se rappelant ce que Mira leur avait appris plus tôt dans la journée, il se dit «  Sacré Nelly, elle va les contacter avant la date que je viens de lui donner », puis il ferme la porte le sourire au lèvre.

Annie

2 commentaires

  1. Salut, j’adore cette idée des tissus du futur : tu mets la robe que tu veux et elle s’ajuste à ta taille !! trop bien !!

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