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Chapitre 16 — Avant le mariage

Pendant les trois mois qui précédèrent le mariage, la relation entre Sylvestre et Lucia évolua petit à petit. Après un mois, il pouvait garder Lucia dans ses bras plus longtemps, mais ne pouvait toujours pas lui caresser la joue ou les cheveux. Ce n’est que le mois d’après, qu’il y arriva, et ce fut autour de Lucia d’essayer de le toucher. La première fois qu’elle laissa ses mains aller dans son dos lorsqu’il l’enlaçait, il durent se séparer rapidement. Lucia apprit à sentir ses tensions, et arrivait la plupart du temps à s’arrêter avant que ça ne devienne déplaisant pour lui. Au troisième mois, elle put enfin le toucher, et ils commencèrent à s’enlacer tendrement pendant de longs moments. Mais depuis ce jour dans le parc, Sylvestre n’avait plus osé embrasser Lucia. Ils lui avaient dit qu’il voulait être prêt. Leur prochain baiser devait être fabuleux.
Sylvestre parla à Élisa et au Commandant de son projet de venir avec Lucia à leur mariage. Les futurs mariés purent sentir combien l’amour entre ces deux-là était profond et n’eurent aucune envie de ruiner ce qui allait être leur première soirée de fête ensemble. Ils purent sentir l’importance que cela avait pour Sylvestre, mais également les appréhensions de Lucia.
Ils en parlèrent avec elle, et la rassurèrent. Lorsqu’elle était arrivée sur Terre, il y a des mois de cela maintenant, personne ne l’avait reconnue, alors que tout le monde connaissait Lucia bébé. Et personne là-bas sur Frigellya ne suspecterait qui elle était vraiment, même ses propres parents qui la voyaient tous les jours sous les traits d’une toute petite fille. Le seul vrai problème qu’il y avait était son nom « Lucia », qui n’était pas très répandu. Sachant cela, Sylvestre proposa qu’on l’appelle désormais Lucie, comme il l’avait surnommée depuis qu’ils sortaient ensemble. Mais comme les amis d’Élisa faisaient aussi partie du mariage, il revint au Commandant de transformer Lucia en Lucie dans l’esprit de tout le monde, grâce à sa capacité de suggestion.
Deux semaines après qu’ils aient annoncé leur mariage au Clair de Lune, la réponse du District leur était arrivée. Élisa organisa une autre rencontre pour annoncer la date exacte du mariage, incluant Sylvestre et Lucia. Le Commandant les présentant de la manière suivante : « Vous vous souvenez de Sylvestre et Lucie ». Et c’était fait.

Pendant ce temps, le Commandant avait commencé son activité de maître d‘armes, comme prévu. Il fut très content de voir quelques-uns des amis d’Élisa à sa première leçon. Il trouva en Pierre un élève très motivé. Rose, qui s’était contentée de regarder la première fois, commença les leçons la semaine suivante. Jonas et Émilie, qui avaient également regardé la première leçon, se joignirent à eux pour la pratique la troisième semaine, et William les rejoignit plus tard, après que les autres lui dirent combien c’était génial. Après trois mois d’activité, le Commandant avait une trentaine d’élèves réguliers, et devint proche de Pierre et Jonas, et d’un autre garçon, Bénédicte. Les quatre hommes allaient de temps à autre prendre un verre ensemble après le cours.

Quant à Élisa, elle eut quelques difficultés avec sa mère, concernant le mariage, tout spécialement au sujet de la robe. Sa mère ne comprenait pas pourquoi c’était la famille de David qui organisait tout. Élisa lui répondit qu’ils avaient été les premiers à proposer, voilà tout. Officiellement, l’ancien roi était le cousin du père de David, ce qui faisait de Christophe un cousin aussi. Et bien sûr, il y avait Lucia, désormais Lucie, la cousine lointaine que David avait présentée le jour qu’il avait rencontré les amis d’Élisa.

Un jour, alors qu’elle voyait Élisa très préoccupée, l’ancienne Reine lui demanda ce qu’il y avait. Élisa lui raconta alors le sentiment que sa mère avait d’être exclue de l’organisation du mariage de sa fille. Sans rien lui dire, l’ancienne Reine contacta directement la mère d’Élisa afin de lui demander conseil à ce sujet. Pour cela, elle demanda à Mira et Reymo de disposer d’une ligne téléphonique lui permettant d’être joignable par des Terriens du XXVe siècle. Comme la suggestion Frigellyenne ne fonctionne pas par téléphone, elle dut compter sur ses ressources diplomatiques pour composer avec une mère contrariée et en colère. Cela ne lui prit que quelques minutes pour renverser la situation, bien que ce fut plus difficile de lui faire avaler la pilule de la robe de mariée. La Reine inventa un énorme mensonge au sujet d’une grande amitié qu’elle aurait eu avec la mère de David. La robe qu’elle voulait donner à Élisa était en sa mémoire. Officiellement, c’était l’exacte réplique de la robe de mariage de la mère de David. Elle se sentit un peu honteuse d’avoir à en informer le Commandant et son père. Elle ne s’attentait à aucune de leur réaction : le Commandant avait juste rit de bon cœur et son père s’était montré ému. D’une certaine façon, sa femme serait avec lui à ce mariage, même si c’était au travers d’un gros mensonge.

Sur Dalygaran, le Commandant Suprême devait organiser la venue des amis d’Élisa et de son fils. Il autorisa l’utilisation des corps de voyage à Étoile Scintillant dans l’Immensité de l’Univers et Fleur Parfumée de la Plaine d’Isadora pour se rendre à la noce. Ils devraient utiliser un morpheur pour prendre apparence humaine. Ils étaient attendus en tant que Moira et Raymond, les meilleurs amis de David. Mira et Reymo avait juste une petite manipulation à effectuer pour leur affecter des habits plus de circonstance.
Cependant, le couple Dalygarien n’était pas habitué à entrer dans un nouveau corps après avoir pris une pilule de voyage. Au fur et à mesure que la date du mariage approchait, Tout Premier Rayon de l’Anneau d’Or pouvait sentir leur anxiété grandir. Elle leur autorisa un essai pour les rassurer. Elle devait s’assurer qu’ils ne seraient pas trop perturbés ce jour-là, puisque les émotions sont ce qui connecte le corps aux fonctions de voyage. Même sous forme humaine, une dématérialisation intempestive serait catastrophique. Tout Premier Rayon de l’Anneau d’Or leur obtint même un premier voyage sur Terre, le jour de leur essai, afin que l’émotion de la découverte de la planète soit dissociée de celle de marier leurs amis. Élisa et le Commandant vinrent les chercher en transporteur. À leur arrivée dans l’appartement, Nelly eut un sacré choc de voir Moira et Raymond, même si elle savait que ce n’était pas les mêmes personnes à l’intérieur.
Élisa et le Commandant emmenèrent le couple Dalygarien visiter la ville, tout spécialement le parc, à la demande expresse de Fleur Parfumée de la Plaine d’Isadora. Ils leur montrèrent l’Hôtel de District, où la cérémonie officielle du mariage serait célébrée.
Le couple Dalygarien apprécia grandement leur journée sur Terre. Tout Premier Rayon de l’Anneau d’Or les avait briefés avant qu’ils ne viennent, sur ce qu’ils trouveraient, et à quel type de société ils devaient s’attendre. Fleur Parfumée de la Plaine d’Isadora trouva finalement la Terre… différente. Quant à Étoile Scintillant dans l’Immensité de l’Univers, il fut juste heureux de découvrir le monde de ses amis.
Revenus à l’appartement des deux Martins, ils se sentirent totalement libre de parler de leurs impressions, et ne s’en privèrent pas pendant un peu plus d’une heure, avant de revenir sur leur planète où Tout Premier Rayon de l’Anneau d’Or les attendait avec une pilule d’extraction. Elle trouva Fleur Parfumée de la Plaine d’Isadora bien plus détendue qu’à son départ. « Mission accomplie » se dit-elle à elle-même.

Interrogé par Tout Premier Rayon de l’Anneau d’Or sur la manière dont il prévoyait de se rendre au mariage, le Commandant Suprême répondit qu’il souhaitait pouvoir rendre visite à son fils sur Terre régulièrement et qu’à cet effet il devait pouvoir disposer d’un corps de manière permanente. Il l’informa qu’il avait déjà demandé aux clandestins du bout du temps s’il était possible d’avoir un corps comme celui de son fils, ainsi il serait capable de ressentir ce que son fils ressent. Le Commandant Suprême constatant l’évolution de son fils voulait pouvoir comprendre ce qui lui arrivait — de l’intérieur. Il avait également une autre idée, mais n’en parla à personne. Il savait que Tout Premier Rayon de l’Anneau d’Or avait senti qu’il complotait quelque chose, depuis qu’il lui avait interdit de parler à son fils de ce que désormais le révélateur… révélait. Il décida que tout le monde l’apprendrait le jour du mariage.
Les clandestins qui considéraient le Commandant Suprême comme le père de leur sauveur, acceptèrent de bon cœur et conçurent un autre corps. Mais ils n’avaient pas énormément de temps de disponible pour en faire un différent, occupés qu’ils étaient par la transformation des leurs en humains. Ils se contentèrent de poursuivre la maturation du corps jusqu’à ce qu’il semble avoir l’âge que serait supposer avoir le Commandant Suprême sur Terre. Le corps fut stocké ensuite sur Frigellya jusqu’au jour du mariage. Mira et Reymo l’emmèneraient sur Dalygaran avec leur transporteur, à l’intérieur du Centre de Voyage Spatial. Le corps devait rester dans leur bulle de sécurité, afin que le Commandant Suprême ne suffoque pas lorsque son esprit aura passé de son corps Dalygarien à son corps humain.
Tout Premier Rayon de l’Anneau d’Or demanda à Vent de Printemps sur la Montagne Laurina, l’homme qui s’était porté volontaire pour prendre la place d’Élisa sur Terre, de l’aider à surveiller les trois corps restés sur leur planète.

De leur côté Mira et Reymo devaient organiser l’arrivée des invités terriens du XXVe siècle à la salle de réception. Ils y travaillèrent avec Paul, Sylvestre et Nelly.
La transformation d’un ascenseur en transporteur n’était pas difficile. Il fallait tout d’abord déposer un transporteur Frigellyen dans un des ascenseurs. Leur nature discrète sans structure extérieure visible était tout à fait appropriée à la situation. Bien sûr, l’ascenseur ne changeait pas d’étage, il restait toujours au rez-de-chaussée sur Terre. C’était sur Frigellya qu’il était nécessaire de créer l’illusion de n’avoir pas changé de dispositif. Les gens devaient penser que c’était bien l’ascenseur qui venait de les amener jusqu’à la salle de réception.
La technologie epsilon s’était révélée nécessaire pour annuler l’effet du voyage dans le temps sur les invités de la Terre via petit appareil discret. Sans cette intervention, quelques dizaines de terriens du XXVe siècle auraient acquis la capacité de se souvenir des voyageurs du temps, ce qui était jute impensable. Cette annulation n’était possible que sur des individus qui n’avaient pas effectué plus de deux bonds dans le temps.
Des gardes Frigellyens seraient postés à l’entrée de l’ascenseur. C’était officiellement pour aider les invités à trouver leur chemin vers la salle de réception, mais en réalité, c’était plus pour empêcher ceux qui ne faisaient pas partie de la noce de prendre le transporteur. Avec leur capacité de suggestion, il leur serait facile de tenir à l’écart tous ceux qui devaient l’être et de les rediriger vers les autres ascenseurs. Ils avaient aussi la tâche de déprogrammer l’aller-retour dans le temps de tous les hôtes terriens du XXVe siècle à l’aide de l’appareil epsilon spécialement conçu à cet effet, avant leur sortie du bâtiment.

Pour ce qui est du Commandant, il a tenu sa promesse envers l’armée Dalygarienne. Il est venu régulièrement — une fois par semaine — pour opérer une transition satisfaisante avant sa démission. Il a fait à Tout Premier rayon de l’Anneau d’Or le portrait psychologique de chaque membre de son équipe, leurs points forts, leurs points faibles. Il lui a montré ses derniers dossiers et l’a présentée à quelques Éminences d’autres planètes avec lesquelles elle aurait à travailler. Il s’est assuré de sa bonne forme physique. Mais il y avait une chose dont Tout Premier Rayon de l’Anneau d’Or était certaine : réussir le niveau 8 à la salle des penduliers lui assurerait le respect indéfectible de son équipe. Un jour, elle dit au Commandant qu’elle voulait parler à Élisa. Et donc Élisa est venue avec lui la visite suivante. Tout Premier Rayon de l’Anneau d’Or lui dit alors de but en blanc :
– Je veux atteindre le niveau 8 à la salle des penduliers. Je vous ai observé la dernière fois. C’était juste incroyable. Je voudrais que vous m’expliquiez, avec vos mots à vous, comment vous faites ça.
– Oh, je vois, vous n’abandonnez jamais, n’est-ce pas ?
Tout Premier Rayon de l’Anneau d’Or se met à rire.
– Quelque chose me dit que vous êtes pareille.
– Elle l’est, confirme le Commandant.
– Ça m’épate toujours de voir comment les gens me perçoivent depuis que j’ai commencé à voyager en corps Dalygarien. J’ai toujours l’impression qu’on me parle d’une autre personne.
– Depuis que je te connais, tu as toujours été la même. Tu fais tout ce qu’on te demande sans hésitation. C’est son instinct qui la guide, ajoute le Commandant à l’attention de Tout Premier Rayon de l’Anneau d’Or.
– Oh, arrête ça David. Tout ce que j’ai fait au départ, c’était parce que j’étais perdue dans un monde étranger, proteste Élisa.
– Les événements forts ou traumatisants permettent aux gens de se révéler. Celle que les gens voient en vous est réelle, et c’est celle que nous célébrons ici. Vous nous avez sauvés, dit Tout Premier rayon de l’Anneau d’Or.
– Pas tout le monde.
– Vous en avez sauvé beaucoup Élisa. Beaucoup. Croyez-moi, et surtout croyez en vous… Je compte sur vous pour améliorer mon niveau à l’exercice des penduliers. Si vous pouvez m’expliquer comment vous faites cela, ça pourrait m’aider.
– Ce sont juste des capacités d’anticipation dues à la génétique.
– Vous me l’avez déjà dit. Mais comment est-il possible d’anticiper. Comment ça marche ?
– Je ressens, je ne regarde pas. Je suis les penduliers. Du coup, je peux savoir à tout moment où ils vont être.
– J’échoue à atteindre le niveau supérieur parce que j’utilise ma vue ?
– Je pense que vous avez vos limites physiques, tout comme David. Pour aller plus loin, vous devez envisager une autre méthode. La vue et les muscles sont limités. L’esprit va bien plus loin.
– Élisa, je pense que tu peux lui donner bien plus qu’une explication théorique, dit doucement le Commandant.
– Que veux-tu dire ?
– Fais-lui ressentir.
– Comment ?
– Tu te souviens ce qu’on a fait quand j’avais cet inhibiteur de mouvement autour du cou ?
– Tu as laissé mon esprit prendre le contrôle de ton corps.
– Quoi ? s’étonne Tout Premier Rayon de l’Anneau d’Or.
– C’est à ton tour de lui faire confiance, répond le Commandant. Allons à la salle des penduliers, et on va te montrer.
À la salle des penduliers, Élisa prend le contrôle du corps de son compagnon et l’emmène jusqu’au niveau 10. Cet exercice l’épuise et elle doit s’asseoir. Prendre le contrôle du corps d’un autre ne se fait pas sans difficulté.
– Je peux essayer par moi-même maintenant, dit le Commandant.
Il lui glisse à l’oreille « Donne-moi un signal dès que j’ai dépassé le niveau 8 ».
Tout Premier Rayon de l’Anneau d’Or démarre la machine. Lorsque le Commandant atteint le niveau 8, Élisa reste calme, puis elle laisse sont esprit s’enthousiasmer lorsqu’il atteint le niveau 9. La machine se met alors en position haute. Le niveau 10 n’est pas atteint.
– Tu as amélioré ton propre score, c’est formidable, lui dit-elle joyeuse.
Elle l’enlace avec chaleur.
– Voilà. Tout Premier Rayon de l’Anneau d’Or, c’est votre tour. Allez-vous me laisser prendre le contrôle de votre corps ?
Tout Premier Rayon de l’Anneau d’Or ne donne pas de réponse immédiate. Élisa la voit penser intensément, hésitant sur la décision à prendre. Elle finit par dire :
– Vos émotions, elles sont si fortes. Vous les laissez sortir complètement. C’est humain, je suppose.
– Oui, je dois faire avec, répond Élisa.
– Et toi aussi ?
– Oui, Tout Premier Rayon de l’Anneau d’Or. Nous avons tous les deux à gérer notre humanité. Ne me dit pas que tu peur d’être contrôlée par Élisa.
– Je n’ai pas peur. Je ne sais pas si c’est ce que je veux vraiment.
– Avec un niveau 8, ton autorité, comme la mienne, sera indiscutable. Mon équipe a l’habitude d’un leader fort. Sois-en un.
– David !
– C’est bon Élisa. Il a raison. J’ai déjà leur respect, depuis que je suis arrivée. Mais, vous savez ce que c’est d’être un empathique Dalygarien. Derrière le respect, parfois, je peux ressentir quelques doutes. Je sais comment motiver une équipe. J’en ai déjà eu une. Mais ça m’a pris du temps et là je n’en ai pas. Tu as laissé une forte empreinte derrière toi Cristal de Lune. Tu seras toujours une ombre au-dessus de ma tête. Je ne me battrai pas avec une ombre, je n’essaierai même pas. Mais je peux gagner une réputation. Élisa, on essaie.
– Vous êtes sûre ?
– Certaine. Je suis prête. Cristal de Lune, active la machine s’il te plait.
Élisa est surprise de pouvoir prendre le contrôle du corps de Tout Premier rayon de l’Anneau d’Or si facilement. Cette dernière n’a pas hésité une seconde à laisser l’esprit d’Élisa entrer. Le Commandant garde un œil sur Élisa prêt à lui venir en aide dans le cas où elle montrerait des signes de fatigue physique. Lorsque le niveau 10 est atteint, le Commandant arrête la machine et Élisa s’en va s’asseoir immédiatement.
–On y est arrivé ? demande Tout Premier Rayon de l’Anneau d’or.
– Oui, niveau 10. Ton corps et ton esprit ont dû enregistrer quelque chose. Je suis sur maintenant que tu es capable d’aller au-delà du niveau 7, dit le Commandant.
– Élisa, merci. Vous avez l’air épuisé. Voyons maintenant ce que je peux faire seule. Cristal de Lune, active la machine.
Quand les penduliers se mettent finalement en position haute, elle demande sans détour :
– Quel niveau ?
– 8 ! dit le Commandant.
Tout Premier Rayon de l’Anneau d’Or laisse éclater sa joie.
– C’est incroyable. Vous êtes formidables tous les deux. Cette façon humaine de penser, ça marche. Je l’ai fait. Merci beaucoup.
– Oui, tu l’as fait, Tout Premier Rayon de l’Anneau d’Or, confirme le Commandant.
– Parce que vous avez cru en vous-même, ajoute Élisa. Quand on sent les doutes des autres rejaillir au-dessus du respect qu’ils vous portent, c’est que ces doutes sont un peu aussi les vôtres. Vous venez de les dépasser.
– C’est très Dalygarien comme remarque, ça Élisa.
– David et moi, on est les deux à la fois.
– Il faudra que je m’en souvienne.
Comme tout ceci est arrivé avant la fin de la période d’essai de Tout Premier Rayon de l’Anneau d’Or, le Commandant, en tant que son supérieur direct a pu faire valider ce niveau 8. La nouvelle a rapidement fait le tour des deux bases militaires de la planète.

Quand Élisa et le Commandant, sont de retour sur Terre, Élisa lui demande,
– Pourquoi as-tu demandé que je te fasse un signe ? Tu ne voulais pas atteindre le niveau 10, c’est ça ?
– L’émotion, Élisa. Même sous ton contrôle, atteindre le niveau 10 a été une grande émotion. Et tu sais ce que font les émotions aux gens comme nous ?
– Elles déclenchent des capacités.
– Oui. Je n’en étais pas sûr avant de recommencer, mais je ne devais prendre aucun risque. Ça ne devait pas être trop facile pour qu’elle puisse y croire.
– Tu l’as maintenant, la capacité d’anticipation je veux dire ?
– Oui, je l’ai ressenti. Et le signe que tu m’as envoyé aussi.
– C’est malin. Maintenant Tout Premier Rayon de l’Anneau d’Or me prend pour une écervelée incapable de contenir ses émotions.
– Personne ne te prend pour une écervelée.
– Je n’en suis pas si sûre.
– Dois-je te répéter ce qu’une femme fort bien avisée a dit à une autre il n’y a pas si longtemps à propos des doutes ? Ce sont les tiens, pas les siens. Ma fiancée n’est pas une écervelée.
Et il l’embrasse tendrement.
Peu de temps après que tout ceci se soit passé, le Commandant put démissionner de son poste de Commandant en chef comme prévu, et Tout Premier Rayon de l’Anneau d’Or prit la relève. Depuis, le Commandant ressent comme un véritable soulagement. Une page de sa vie est tournée et une autre, avec son mariage à venir s’apprête à être écrite.

Peu de temps après que le Commandant ait démissionné, Paul apprend une nouvelle qui va changer sa vie. Un matin, alors qu’il se rend avec Nelly à la cuisine pour le petit déjeuner, elle fait soudainement volte-face et s’enfuit lâchant un « je reviens tout de suite ». Il reste planté là, perplexe, à l’attendre. Les autres sont déjà repartis vers leurs activités quotidiennes. Il est dans les 10 h du matin. Alors qu’elle revient quelques minutes plus tard, elle lui dit :
– Je vais mieux.
– Dis-moi ce qui ne va pas.
– Toujours droit au but hein ? Tout va bien, je t’assure. Il y a juste quelque chose de nouveau, quelque chose d’inattendu. Prépare-toi à être surpris.
– Tu me fiches les jetons…
– Paul, je suis enceinte.
– Quoi ?
– Tu as parfaitement bien entendu.
– Comment est-ce possible ?
– Vraiment, tu veux que je t’explique, comment deux personnes s’y prennent pour faire un enfant ?
– Je sais comment on a fait, techniquement. C’était merveilleux. Mais, je pensais plutôt à notre âge. On n’est pas un peu vieux pour avoir un enfant ? Je veux dire, pour toi et pour le bébé, est-ce sans danger ?
– Oui, la conception a été possible parce que nos organes sexuels étaient nouveaux, donc physiologiquement jeunes. Ça va probablement prendre une année pour qu’ils se synchronisent avec le reste de notre corps. C’est notre seule chance d’avoir un enfant, Paul.
Paul ne répond pas. Son regard est perdu.
– Paul, ça va ?
– Quoi ? Oh, pardon, j’étais perdu dans mes pensé es. Tu disais ?
– Est-ce que ça va ?
– Si ça va ? Oh, je vais rudement bien, Nelly. Tu es sûre ? On va avoir un enfant ?
– Oh oui, j’en suis sûre.
Paul met une main sur sa bouche et se met à rire.
– Toi et moi… on va être parent d’un enfant, d’un tout petit. Tu vas donner la vie ?
– Nous allons être les premiers ex-presque-humains à avoir un enfant.
– On va être parents, répète Paul. Nelly c’est une nouvelle fantastique.
Et il la serre dans ses bras avec passion, riant et pleurant à la fois.
– Tu es sûre, il n’y a pas de danger pour toi et le bébé ?
– Les résultats d’analyses que j’ai reçus ce matin disent que tout vas bien. Je suis enceinte de 5 semaines. C’est le début de ma grossesse, et ça me rend un peu malade.
– C’est normal ça ?
– Ce n’est pas anormal, ne t’inquiète pas.
– Bien sûr que je m’inquiète Nelly. C’est nouveau pour moi, pour nous, et comme tu l’as dit tellement inattendu. Quelqu’un d’autre est au courant ?
– Non, bien sûr que non. Je voulais que tu sois le premier.
Paul serre Nelly si fort dans ses bras qu’elle est obligée de dire :
– Eh, le bébé et moi avons besoin de respirer.
Il relâche son étreinte lâchant un « désolé » confus. Elle le regarde, lui sourit et met une main sur sa joue.
– Tu vas être un père formidable. J’en suis certaine.
– Je ne l’ai pas été la première fois. Sylvestre a eu un père désastreux.
– Tu n’étais pas préparé. Nous avons quelques mois devant nous. Et tu n’es pas seul cette fois-ci.
– Je te promets, je ne vais pas t’étouffer. Viens dans mes bras.
Et les deux amants s’enlacent, s’embrassent et rient et pleurent.
Sylvestre est le suivant à être mis au courant. De sa vie, il n’a jamais vu Paul si heureux.
« Notre famille s’agrandit, fils », lui a dit Paul tout en posant sa main sur le ventre de Nelly pour lui préciser de quoi il parlait.
Sylvestre un peu confus demande à Nelly sans trop y croire :
– Tu es enceinte ?
– Oui, répond Nelly, tout en ajoutant qu’il n’y a pas de danger pour elle et le bébé.
Sylvestre est visiblement ému par la nouvelle. Tout comme Paul avant lui, il ne peut s’empêcher de mettre la main sur sa bouche. Puis il serre Paul dans ses bras tout en riant et lui dit juste après :
– Tu va être un vrai père cette fois.
– Tu as été un vrai fils. Je l’ai juste compris un peu tard.
– Tu vas partager ça avec une mère.
Et il serre chaleureusement Nelly à son tour.
– Je sais que ça va être différent, Sylvestre, répond Paul. Cet enfant n’aura pas l’air d’un adulte à ses premiers jours ; il ou elle, aura du temps pour apprendre la vie. Pas comme nous.
– Et comme nous sommes tous humains maintenant, il ou elle va recevoir plein d’amour. C’est déjà un petit chanceux ou une petite chanceuse, conclut Sylvestre avec un large sourire.
La nouvelle a le même effet sur tout le monde à l’étage des deux Martins : joie et préoccupation. Est-ce que ce sera sans danger pour Nelly et le bébé ? Alors Nelly explique comme elle l’a fait pour Paul, pourquoi sa grossesse tardive ne présente pas les risques habituels.

Une semaine avant le mariage, une autre naissance s’annonce.
– Élisa… Je peux la sentir, dit le Commandant, lorsqu’ils se réveillent.
– Sentir quoi ?
– La vie, en toi.
– Quoi ?
– Je te l’avais dit, que je le sentirai avant toi, tu te souviens ? Tu es enceinte, j’en suis sûre.
Élisa reste sans voix et fond soudainement en larme.
Le Commandant, surpris, la serre tendrement dans ses bras pour tenter de la calmer.
– Ne te méprends pas, lui dit-elle, pleurant et riant en même temps. Je suis très heureuse. C’est juste que j’ai attendu si longtemps. Depuis que nous avons rencontré notre fille. Et avec la grossesse de Nelly d’annoncée, j’ai ressenti encore plus qu’il me manquait quelque chose. Savoir qu’un événement de ce genre va arriver, sans savoir exactement quand ça va arriver est une vraie torture.
– Tu ne m’en as jamais parlé, lui dit doucement le Commandant.
– Je sais. J’aurai du. Mais je me sentais si stupide…
– Oh Élisa. Tu dois vraiment apprendre à te faire confiance. Ce n’était pas stupide. C’était une attente légitime, peut-être de l’impatience aussi, mais pas de la stupidité. Si tu m’avais parlé, j’aurai pu te dire que ça me travaillait aussi un peu.
– Vraiment ?
– Bien sûr. Comme toi, je ne savais pas quand ma paternité allait commencer. J’ai juste attendu parce que je savais que cet événement était certain. Mais je n’ai pas soupçonné un instant que ça t’inquiétait autant.
– Je suis désolée.
Le Commandant ne lui répond pas, et se contente de l’enlacer tout en l’embrassant.
– On va le dire aux autres ? demande Élisa.
– On doit être prudent à ce sujet. Tu es enceinte de quelques jours, tout au plus d’une semaine. Les femmes sur Terre ne savent pas aussi rapidement. Je sais qu’on peut faire confiance à nos amis, Sylvestre, Paul, Nelly et Lucia. Mais tu ne penses pas que ce sera plus facile pour eux s’ils l’apprennent en même temps que tout le monde ? Ils n’auront pas besoin de jouer la surprise. Notre mariage est dans une semaine. Nous pourrons dire ce jour-là qu’on soupçonne quelque chose, parce que…
– .. Je n’ai pas eu mes règles.
– Oui, quelque chose comme ça, répond-il en riant.
– Je ne pourrais pas le cacher de toute manière. Pas d’alcool pour moi les prochains mois. Mes amis et ma famille seront surpris que je ne boive pas de champagne à mon mariage. Je devrais m’expliquer à ce moment-là. Tu ne veux rien dire à ton père non plus ?
– Quelquefois, les grands-parents peuvent ressentir aussi la présence de l’enfant. Sur Dalygaran, la coutume veut qu’on ne dise rien avant d’être sûr que les grands-parents ne sentent rien. Quand nous verrons mon père dans une semaine, nous saurons immédiatement.
– Très bien, répond Élisa. Je suis si impatience d’en arriver à ce jour maintenant.
– Moi aussi.
Puis ils s’enlacent tendrement. Élisa peut sentir la joie de son partenaire et elle est certaine que lui aussi peut ressentir son émotion. Elle aurait voulu pouvoir le dire à tout le monde immédiatement. Mais elle sait qu’il a raison. Attendre une semaine est plus sage. Et pendant cette semaine, ce sera leur petit secret. Sa vie n’est plus que dissimulation de toute manière. Il faudra qu’elle en parle un jour au Commandant, de cette culpabilité qui la ronge de temps à autre. Ça a été si simple durant la première année, car au final elle a rencontré peu de monde de son propre siècle. Mais depuis qu’elle est revenue, elle a menti à ses amis, à ses parents et elle s’apprête maintenant à mentir à toute sa famille. Ce qui l’ennuie, ce ne sont pas les mensonges eux-mêmes, mais plutôt à quel point cela lui est facile. À bien y réfléchir, elle est autant sous couverture sur sa propre planète que ne l’est le Commandant. Et tout ça parce qu’elle n’est pas la simple Terrienne qu’elle est supposée être, mais l’unique être humain de niveau gamma du XXVe siècle.

Annie

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